Abdoulaye Wade, ou la grandeur d’un destin sénégalais (Par Amadou BA)
Le Sénégal s’apprête à célébrer, les 4 et 5 juin prochain, le centième anniversaire de la naissance d’Abdoulaye Wade.
Cette commémoration nationale dépasse de loin l’hommage protocolaire. Elle nous offre, à nous Sénégalais, l’occasion de méditer sur ce que fut l’un des destins politiques les plus singuliers et les plus instructifs de notre histoire contemporaine.
Je n’ai pas appartenu à la formation politique du Président Wade. Mais comme beaucoup de Sénégalais de ma génération, j’ai été le témoin attentif d’un parcours dont je voudrais, à l’approche de ce centenaire, dégager quelques traits qui me paraissent essentiels.
Abdoulaye Wade fut d’abord, et pendant un quart de siècle, un opposant. Vingt-six années passées à porter une parole alternative dans un pays où le pluralisme politique se construisait pas à pas, parfois durement. Cette longue patience d’opposant n’est pas une parenthèse de sa carrière ; elle en est la matrice.
C’est dans cette épreuve qu’il a forgé sa stature, construit sa pensée, et patiemment éduqué son peuple à l’alternance possible.
Cette longue endurance ne fut pas un long fleuve tranquille. Comme nombre d’opposants de sa génération, Abdoulaye Wade a connu, à plusieurs reprises, l’épreuve des cellules de la République. Il en est sorti chaque fois sans haine, et a poursuivi son combat dans le cadre des institutions. Cette constance dans l’épreuve fait partie de ce qui a forgé l’homme d’État qu’il est devenu.
Une première leçon se dégage de cette longue endurance. Abdoulaye Wade nous rappelle qu’une grande trajectoire politique se construit dans la durée, qu’elle suppose une endurance morale autant qu’intellectuelle, et qu’elle ne se mesure pas à la vitesse de l’ascension mais à la solidité des convictions.
Une deuxième leçon, plus inattendue, mérite d’être rappelée en cette année de commémoration. À deux reprises au cours de ses longues années d’opposition, Abdoulaye Wade a accepté d’entrer dans le gouvernement de son adversaire politique, le Président Abdou Diouf. Une première fois d’avril 1991 à octobre 1992. Une seconde fois de mars 1995 à mars 1997. Comme ministre d’État, c’est-à-dire avec le rang protocolaire et l’autonomie d’arbitrage qui distinguent cette fonction des autres responsabilités gouvernementales.
Ces deux passages au gouvernement ont longtemps été discutés, par ses adversaires comme par certains de ses partisans. L’histoire a tranché. Loin de disqualifier Abdoulaye Wade, ces deux parenthèses gouvernementales ont enrichi sa stature d’homme d’État, démontré sa capacité à exercer, et préparé son accession à la présidence en 2000. Ce n’est pas malgré ses passages au gouvernement Diouf qu’il est devenu Président, c’est en partie grâce à eux.
Wade n’est pas devenu ministre d’État par opportunisme. Il l’est devenu parce qu’il considérait que le Sénégal, dans les moments de crise économique et politique majeure que furent les années 1991-1992 puis 1995-1997, méritait que les meilleurs de ses fils mettent leurs compétences au service de la nation, même si cela supposait de surmonter momentanément les clivages partisans.
Cette conception n’a rien à voir avec la transhumance. La transhumance est un changement de camp par calcul personnel ; la participation responsable est un service rendu à la nation par conviction. La première s’oppose à la seconde comme l’opportunisme s’oppose à l’esprit public. Wade n’a jamais cessé d’être Wade pendant ses passages au gouvernement Diouf. Il en est ressorti chaque fois pour reprendre son combat d’opposant, sans que son crédit politique en soit diminué. Au contraire.
Il existe, dans notre tradition politique sénégalaise, une troisième manière d’exercer le combat démocratique, plus difficile et plus exigeante que l’allégeance ou la rupture. Elle consiste à mettre l’intérêt du Sénégal au-dessus des appartenances partisanes, sans renoncer pour autant à ses convictions ni à sa liberté de jugement. Wade, à deux reprises de sa vie d’opposant, a choisi cette voie, cette troisième voie. Elle l’a honoré, et elle a servi le Sénégal.
Cette même conception de l’État, Wade ne l’a pas réservée à sa propre trajectoire ; il l’a portée jusque dans sa manière de gouverner les hommes.
Devenu Président, il sut reconnaître et élever des serviteurs de l’État sans s’arrêter à leur appartenance politique. Il distinguait le talent et l’intégrité là où ils se trouvaient, fût-ce hors de son camp, et confiait des responsabilités à des hommes qui n’étaient pas des siens, parfois avant même de les avoir rencontrés. Il y avait là une certaine idée de l’État : celle d’une administration servie par les meilleurs, et non distribuée aux plus fidèles. L’intérêt de la nation primait celui du parti ; le mérite du serviteur, celui de l’allégeance du partisan. Cette exigence, longtemps tenue pour une évidence républicaine, mérite d’être rappelée à chaque génération, car aucune ne la reçoit définitivement acquise.
Une troisième leçon tient à sa relation avec les institutions. Wade fut un opposant farouche, mais jamais un opposant déstabilisateur. Même dans les moments les plus tendus de son affrontement avec Diouf, il a respecté l’architecture institutionnelle du pays. Il n’a jamais appelé à l’insurrection contre la République ; il a toujours cherché la victoire par les urnes et par le droit. Cette discipline républicaine a payé : en 2000, il accédait au pouvoir par la voie démocratique, et il acceptait dignement la défaite en 2012.
La dernière leçon est celle de la mémoire. Abdoulaye Wade fut un homme cultivé, conscient de l’épaisseur historique de la nation sénégalaise, attaché à inscrire son action dans la longue durée. Il bâtit pour mille ans, disait-il volontiers. Le Monument de la Renaissance africaine, le Grand Théâtre national, le Musée des Civilisations noires ne sont pas seulement des réalisations matérielles ; ce sont des actes de mémoire, des gestes d’inscription du présent dans une histoire qui le dépasse.
À mesure que j’écris ces lignes, me revient en mémoire la parole de notre fondateur Léopold Sédar Senghor, qui éclaire singulièrement la commémoration que nous nous apprêtons à vivre :
« L’unité n’est pas l’uniformité, elle est l’harmonie des différences ».
Honorer Wade aujourd’hui, c’est honorer la capacité de notre République à faire vivre ses différences sans renoncer à son unité. C’est rappeler que le Sénégal, depuis ses origines, s’est construit dans le dialogue entre des sensibilités politiques différentes, parfois opposées, mais toujours conscientes d’appartenir à la même nation.
Saluer Abdoulaye Wade aujourd’hui, ce n’est pas seulement rendre hommage à un homme dont la stature dépasse les clivages partisans. C’est rappeler à notre pays qu’il existe une certaine manière de faire de la politique, faite de patience, de courage, de respect des institutions, et de fidélité à une certaine idée du Sénégal.
Le centenaire que nous célébrons les 4 et 5 juin n’est pas seulement la commémoration d’une naissance ; c’est l’invitation à un certain niveau d’exigence républicaine. Puissions-nous tous, en cette occasion, en mesurer la portée.
Amadou Ba
Ancien Premier ministre,
Président du parti Nouvelle Responsabilité Jam ji/NRJ
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