Calendar icon
Saturday 30 May, 2026
Weather icon
á Dakar
Close icon
Se connecter

Le Sénégal vers une nouvelle grammaire du pouvoir (Khadiyatoulah Fall et Cheikh Tidiane Bâ)

Auteur: Khadiyatoulah FALL et Cheikh Tidiane BÂ

image

Le Sénégal vers une nouvelle grammaire du pouvoir (Khadiyatoulah Fall et Cheikh Tidiane Bâ)

La présence de Bassirou Diomaye Faye à la tête de l’État, le retour d’Ousmane Sonko à l’Assemblée nationale et son accession à la présidence de cette institution, ainsi que la nomination de Ahmadou Al Aminou Mohamed Lo à la tête du gouvernement ouvrent une nouvelle séquence de la vie politique sénégalaise.

Cette configuration dépasse les simples lectures événementielles ou personnalisées du pouvoir. Elle marque surtout l’entrée du Sénégal dans une nouvelle grammaire politique caractérisée par la coexistence de plusieurs centralités institutionnelles, populaires et symboliques appelées désormais à fonctionner dans le même espace historique.

Par « grammaire du pouvoir », il faut entendre ici la manière dont se redéfinissent :

  1. les rapports entre les institutions ;
  2. les hiérarchies symboliques ;
  3. les modes de circulation de la légitimité ;
  4. les tonalités de parole publique ;
  5. les mécanismes de coordination ;
  6. et les formes de stabilisation nécessaires à la continuité de l’État.

Pendant longtemps, les systèmes politiques africains ont fonctionné selon une logique de verticalité forte : un centre principal de commandement, une centralité dominante et une concentration relativement lisible du pouvoir.

Le Sénégal semble désormais entrer dans une configuration plus complexe : celle d’une coexistence de plusieurs centralités politiques issues d’une même matrice historique de rupture — celle portée par PASTEF et par la dynamique populaire qui a conduit à l’alternance de 2024.

Toute la difficulté sera d’éviter que cette pluralité de légitimités ne dérive vers une compétition silencieuse des centralités politiques.

Car le Sénégal n’est pas confronté aujourd’hui à une absence de légitimité politique. Il est confronté à une coexistence de légitimités fortes :

  1. une légitimité présidentielle ;
  2. une légitimité parlementaire ;
  3. une légitimité populaire et militante ;
  4. et une légitimité gouvernementale de gestion.

La question centrale devient alors : comment organiser durablement ces différentes légitimités sans produire une fragmentation du sommet de l’État ?

C’est ici que commence la véritable épreuve institutionnelle.

Dans cette nouvelle grammaire du pouvoir, la figure de Bassirou Diomaye Faye occupe une place singulière dans l’histoire politique sénégalaise. Il est probablement le premier Président sénégalais arrivé au pouvoir dans une configuration de légitimité partagée dès l’origine.

Léopold Sédar Senghor tirait une partie essentielle de sa puissance politique du fait qu’il incarnait l’origine du récit national sénégalais moderne.

Abdou Diouf incarnait davantage la continuité et la stabilité de l’État.

Abdoulaye Wade incarnait la rupture et l’audace démocratique.

Macky Sall incarnait davantage la maîtrise et l’ingénierie du pouvoir.

Diomaye Faye, lui, arrive dans une configuration différente :

  1. une légitimité électorale forte ;
  2. une dynamique populaire de rupture ;
  3. mais également une centralité politique et émotionnelle historiquement associée à Sonko.

Cette situation produit une nouveauté majeure : Diomaye ne peut gouverner selon les anciennes grammaires présidentielles fondées sur la centralité solitaire du chef.

Il est peut-être le premier président sénégalais appelé à inventer une présidence de coordination. C’est toute la difficulté historique de son mandat.

Il doit simultanément :

  1. préserver l’autorité présidentielle ;
  2. respecter la matrice politique qui l’a porté au pouvoir ;
  3. éviter l’effacement institutionnel ;
  4. préserver les équilibres internes ;
  5. et construire progressivement sa propre densité présidentielle.

Cette équation est particulièrement complexe.

Diomaye devra éviter trois pièges majeurs.

Le premier serait celui de la présidence sous tutelle symbolique.

Dans tout régime présidentiel, la perception du centre réel d’impulsion du pouvoir est fondamentale. Si l’idée venait à s’installer que cette centralité se situe hors de la présidence, l’autorité symbolique et institutionnelle de l’État finirait progressivement par s’affaiblir.

Le deuxième piège serait celui de la rupture interne. S’il cherche à construire son autonomie dans une logique d’affrontement avec Sonko, il risque de fracturer durablement le bloc historique ayant porté l’alternance.

Le troisième piège serait celui de la dilution présidentielle. À force de vouloir préserver tous les équilibres simultanément, une présidence peut finir par devenir politiquement illisible.

Toute la difficulté consiste donc à transformer une légitimité initialement co-produite en légitimité institutionnalisée.

Au départ, une partie importante de sa force politique provenait :

  1. de la dynamique collective de rupture ;
  2. de l’imaginaire du changement ;
  3. du soutien militant ;
  4. et du transfert symbolique autour de Sonko.

Mais désormais, la présidence exige autre chose :

  1. une capacité propre d’incarnation ;
  2. une doctrine identifiable de gouvernement ;
  3. une gestion autonome du temps politique ;
  4. une parole présidentielle stabilisatrice ;
  5. et une capacité d’arbitrage national.

Autrement dit, Diomaye doit progressivement passer du statut de figure historique de transition à celui de centre institutionnel stabilisateur.

La phase politique actuelle semble moins appeler une présidentialité d’intensité qu’une présidentialité de stabilisation et de coordination.

Cette mutation est fondamentale.

Ousmane Sonko devra, de son côté, comprendre que la présidence de l’Assemblée nationale impose elle aussi une transformation profonde de posture politique.

La puissance de mobilisation qui fut historiquement la sienne ne peut plus fonctionner dans les registres de la tension ou de la polarisation continue.

L’institution parlementaire exige désormais :

  1. de la régulation ;
  2. de l’arbitrage ;
  3. de la retenue ;
  4. et une capacité à produire du débat démocratique sans instabilité permanente.

Sonko entre ainsi dans une nouvelle phase de sa trajectoire politique : le passage de la centralité contestataire à la responsabilité institutionnelle.

Sa grandeur politique future dépendra moins de sa capacité à maintenir une intensité permanente que de sa capacité à protéger :

  1. la crédibilité de l’Assemblée nationale ;
  2. la stabilité institutionnelle ;
  3. la qualité du débat démocratique ;
  4. et la cohérence générale de l’État.

Il lui faudra éviter trois erreurs majeures :

  1. transformer l’Assemblée en espace de revanche politique ;
  2. installer une dualité implicite de souveraineté avec la présidence ;
  3. ou laisser croire que l’institution parlementaire fonctionne comme le prolongement organique d’un leadership personnel.

Les démocraties supportent difficilement les ambiguïtés prolongées de commandement symbolique.

Lorsqu’un système politique laisse durablement s’installer plusieurs centres concurrents de gravité sans mécanismes clairs de coordination institutionnelle, il finit par produire :

  1. des ralentissements décisionnels ;
  2. des contradictions de parole publique ;
  3. des conflits de légitimité ;
  4. et une usure progressive de l’autorité de l’État.

C’est cela qu’il faut entendre par fatigue étatique.

Sonko devra donc lui aussi transformer sa propre puissance politique : de la mobilisation vers l’institution, de l’intensité vers la régulation, du combat vers l’arbitrage.

Le nouveau Premier ministre, Monsieur Ahmadou Al Aminou Mohamed Lo, hérite quant à lui d’une mission particulièrement délicate.

Il ne devra pas être simplement un gestionnaire administratif. Il devra devenir le point de reconnexion entre le pouvoir politique et les urgences concrètes du pays.

Car derrière les recompositions institutionnelles demeurent les défis structurants du Sénégal :

  1. dette publique ;
  2. emploi des jeunes ;
  3. coût de la vie ;
  4. école ;
  5. santé ;
  6. souveraineté productive ;
  7. attractivité économique ;
  8. efficacité administrative ;
  9. stabilité budgétaire ;
  10. cohésion sociale.

Le Sénégal entre dans une période où la crédibilité économique pèsera autant que la légitimité politique.

Les citoyens attendront moins des démonstrations de puissance que :

  1. des résultats ;
  2. de la prévisibilité ;
  3. de la continuité administrative ;
  4. de la coordination ;
  5. et une amélioration perceptible des conditions de vie.

Mais cette responsabilité ne concerne pas seulement le pouvoir.

L’opposition devra elle aussi entrer dans cette nouvelle grammaire du pouvoir. Une opposition républicaine ne peut réduire chaque tension interne du pouvoir à une opportunité de fragilisation de l’État.

Il lui faudra s’opposer ets’opposer avec responsabilité : contrôler sans incendier ; critiquer sans délégitimer ; s’opposer sans souhaiter l’échec national.

Le Sénégal a historiquement construit une réputation rare en Afrique : continuité institutionnelle ; alternances relativement pacifiques ; pluralisme politique ; culture du débat ; capacité de contenir les crises dans les formes républicaines.

Cette réputation constitue aujourd’hui un capital stratégique national qu’aucun acteur politique ne devrait fragiliser.

Les militants devront également comprendre qu’aucune démocratie ne peut vivre durablement dans l’état de mobilisation émotionnelle permanente.

Les réseaux sociaux produisent aujourd’hui des phénomènes de surchauffe politique où :

  1. chaque désaccord devient une guerre ;
  2. chaque nuance une trahison ;
  3. chaque critique une hostilité totale.

Cette inflation émotionnelle fragilise progressivement les institutions et rend difficile toute rationalité démocratique.

Les militants devront donc apprendre eux aussi la discipline républicaine :

  1. soutenir sans fanatiser ;
  2. défendre sans diaboliser ;
  3. débattre sans détester ;
  4. et protéger l’État même lorsqu’ils défendent leurs leaders.

Quant à la presse, sa responsabilité historique devient considérable. Dans les périodes de recomposition politique, les médias peuvent soit produire de l’intelligibilité démocratique, soit devenir des amplificateurs permanents d’anxiété nationale.

Le Sénégal a besoin aujourd’hui d’une presse : libre mais responsable ;  critique mais non hystérisée ; pluraliste mais non incendiaire ; capable d’enquêter sans fabriquer quotidiennement des crises terminales.

La fonction moderne du journalisme démocratique n’est plus seulement d’informer. Elle consiste aussi à ralentir les emballements, contextualiser les événements, hiérarchiser les enjeux et préserver les conditions minimales du débat rationnel.

Le Sénégal entre ainsi dans une phase de maturation politique particulièrement importante.

Après le temps du mouvement vient toujours le temps de l’institution. Après la conquête vient l’organisation. Après la rupture vient la stabilisation.

La véritable grandeur historique des dirigeants actuels sera moins mesurée par leur capacité à dominer leurs adversaires que par leur capacité collective à produire :

  1. de la cohérence ;
  2. de la retenue ;
  3. de la coordination ;
  4. et une stabilité démocratique capable de préserver l’avenir du pays.

Le Sénégal n’a pas seulement besoin d’hommes forts. Il a besoin désormais d’institutions fortes, d’une régulation mature des paroles publiques et d’une intelligence collective capable de transformer une victoire politique en architecture durable de gouvernement.

Khadiyatoulah Fall,

professeur émérite au Québec, et

Cheikh Tidiane Bâ,

PhD en sociologie du développement, Sénégal

Auteur: Khadiyatoulah FALL et Cheikh Tidiane BÂ
Publié le: Samedi 30 Mai 2026