Calendar icon
Thursday 22 January, 2026
Weather icon
á Dakar
Close icon
Se connecter

LEÇONS DE LA CAN 2025 : Sadio Mané ou la victoire sous l’éthique de la grandeur et de la responsabilité symbolique (par Khadiyatoulah Fall)

Auteur: Senewebnews

image

LEÇONS DE LA CAN 2025 : Sadio Mané ou la victoire sous l’éthique de la grandeur et de la responsabilité symbolique (par Khadiyatoulah Fall)

La finale de la Coupe d’Afrique des nations disputée au Maroc entre le Maroc et le Sénégal, gagnée par le Sénégal, constitue un objet d’analyse privilégié pour les sciences sociales. Au-delà du résultat, l’événement condense des dimensions symboliques, émotionnelles, politiques et institutionnelles qui font du football africain un révélateur majeur des dynamiques contemporaines du continent. À la suite de Marcel Mauss, on peut le traiter comme un fait social total, mobilisant corps, affects, institutions, récit national et économie médiatique.

Dans la lignée d’Émile Durkheim, la finale fonctionne comme un rituel moderne : un moment d’effervescence collective où s’intensifie l’expérience d’appartenance. Le stade et ses prolongements médiatiques deviennent des scènes de communion profane : chants, drapeaux, chorégraphies, silences et explosions affectives produisent une densité symbolique qui dépasse le jeu.

L’apport de Benedict Anderson est ici décisif : la nation est une communauté imaginée rendue opératoire par des dispositifs de simultanéité (presse hier, écrans et réseaux aujourd’hui). Une finale de CAN n’agrège pas seulement des supporters ; elle synchronise des affects à l’échelle nationale et diasporique, donnant à chacun le sentiment de participer à un même « nous » en temps réel. Le football agit ainsi comme une technologie de l’imaginaire national : il fabrique l’unité affective, dramatise l’altérité et charge la victoire ou la défaite d’un surplus de signification.

Cette intensité a cependant un coût : elle peut déborder. Norbert Elias rappelle que le sport moderne canalise la violence et la compétition par des formes institutionnelles qui transforment l’affrontement en conflit réglé. Les impairs — contestations excessives, tensions arbitrales, crispations identitaires — signalent un enjeu central de régulation des affects. Lorsque la confiance dans le cadre se fragilise, l’effervescence peut se convertir en soupçon, et le rituel en scène de polarisation.

Les controverses arbitrales, qu’elles soient fondées ou amplifiées, deviennent alors structurantes : elles touchent au cœur de la croyance dans la règle. Or, sans croyance partagée dans l’impartialité minimale de l’institution, le rituel sportif perd sa fonction pacificatrice. Le chantier est donc autant institutionnel que technique : professionnalisation, transparence et pédagogie des décisions apparaissent désormais comme des conditions de crédibilité.

La victoire du Sénégal, méritée, rappelle enfin que le champion devient porteur d’une responsabilité symbolique. Dans une compétition surchargée d’affects nationaux, la manière de gagner et de célébrer participe à stabiliser — ou à fragiliser — le rituel collectif. Cette responsabilité s’est incarnée de manière particulièrement lisible dans l’attitude de Sadio Mané, dont le geste de retenue et de respect, largement salué, a rappelé que le leadership sportif ne se mesure pas uniquement à la performance, mais aussi à la capacité de donner une forme socialement acceptable à la victoire. Sans effacer la joie ni l’émotion légitime du triomphe, ce type de comportement contribue à pacifier la scène symbolique, à désamorcer les tensions et à rappeler la primauté du cadre commun. Il ne s’agit pas d’un héroïsme moral, mais d’une fonction sociale : celle d’un acteur capable de transformer l’extase collective en repère, et la victoire en langage partagé.

Ici, une éthique de la grandeur ne suppose ni l’effacement de la joie, ni la réduction de l’intensité émotionnelle propres à la célébration sportive. Elle renvoie plutôt à la capacité collective à habiter l’extase sans la laisser se muer en domination symbolique, à célébrer la victoire tout en maintenant la reconnaissance de l’altérité et la primauté du cadre commun. Sociologiquement, cette éthique est fonctionnelle : elle permet de transformer l’explosion affective en culture sportive durable, et l’instant de triomphe en lien social stabilisé.

Cette CAN au Maroc manifeste un football africain arrivé à un haut niveau de maturité sportive et d’ambition continentale. Mais elle montre aussi que l’avenir se joue désormais sur un autre terrain : celui de la gouvernance symbolique des compétitions, c’est-à-dire la capacité à transformer l’effervescence (Durkheim) en cohésion, le fait social total (Mauss) en projet commun, et la communauté imaginée (Anderson) en appartenance pacifiée, grâce à des institutions crédibles et à des figures capables d’assumer la victoire comme une responsabilité collective.

M. Khadiyatoulah Fall, professeur chercheur émérite, Université du Québec à Chicoutimi, Canada

Auteur: Senewebnews
Publié le: Jeudi 22 Janvier 2026

Commentaires (0)

Participer à la Discussion

Règles de la communauté :

  • Soyez courtois. Pas de messages agressifs ou insultants.
  • Pas de messages inutiles, répétitifs ou hors-sujet.
  • Pas d'attaques personnelles. Critiquez les idées, pas les personnes.
  • Contenu diffamatoire, vulgaire, violent ou sexuel interdit.
  • Pas de publicité ni de messages entièrement en MAJUSCULES.

💡 Astuce : Utilisez des emojis depuis votre téléphone ou le module emoji ci-dessous. Cliquez sur GIF pour ajouter un GIF animé. Collez un lien X/Twitter ou TikTok pour l'afficher automatiquement.