Ndiaga Diagne, un cas isolé qui ne nous définit pas , (Par ELHADJI AMADOU NDAO)
La fusillade qui a eu lieu à Austin le week-end dernier est foncièrement déplorable
et condamnable. Nous nous inclinons devant la mémoire des victimes,
présentons nos sincères condoléances aux familles éplorées et formulons des
vœux de prompt rétablissement pour les blessés.
Mais cet acte tragique ne doit, en aucune manière, servir de prétexte pour jeter
l’opprobre sur toute une communauté ni remettre en cause l’historique présence
sénégalaise aux États-Unis. Attaquer des personnes innocentes, sans armes, loin
des cercles de décision, et qui pourraient même être opposées à certaines
initiatives menées en leur nom, est contraire aux valeurs qui fondent notre
société.
Ni chez nos parents chrétiens, ni chez les musulmans fortement influencés par
l’islam confrérique, la violence n’est tolérée comme voie de réparation d’une
quelconque injustice, qu’elle soit mal perçue ou avérée. Les exemples de nos
vaillants guides religieux abondent. Du vénéré Cheikh Ahmadou Bamba,
fondateur du mouridisme, à l’ensemble des guides qui ont vécu et prêché durant
la période coloniale, jusqu’à des figures plus récentes comme Serigne Abdoul Aziz
Sy Dabakh, Serigne Saliou Mbacké ou encore Monseigneur Hyacinthe Thiandoum,
la réponse aux situations de controverse a toujours été la retenue, l’appel à la
paix intérieure et une élévation spirituelle qui, loin de puiser dans la violence, fait
appel à la résilience, à la droiture, à la respectabilité et à une profonde croyance
en Dieu et en Sa justice.
Lors d’une récente audition de la secrétaire à la Sécurité intérieure des États-Unis,
certains propos ont pu laisser penser qu’on cherchait à associer l’ensemble des
Sénégalais à cet acte isolé. Tous les compatriotes avec qui j’ai échangé, aux ÉtatsUnis comme au Sénégal, ont au contraire condamné cette fusillade avec la plus
grande fermeté. Ndiaga Diagne ne parle pas en notre nom : il porte seul la
responsabilité de son geste.
L’immigration sénégalaise vers les États-Unis a essentiellement commencé dans
les années 1980, s’est accélérée dans les années 2000, puis a connu une nouvelle
phase entre 2020 et 2024, après la pandémie de Covid-19. Dans toutes ces
vagues, les Sénégalais ont eu ce réflexe constant de vie en communauté et
d’entraide. Depuis Harlem, où la première congrégation s’est installée, jusqu’à
Atlanta à la veille des Jeux olympiques de 1996, en passant par les États du
Midwest, la Nouvelle-Angleterre, le Texas et la Californie, beaucoup sont partis à
la recherche d’un travail stable et d’un cadre favorable à la vie familiale.
Cette vie collective s’organise autour des dahiras et des associations de
Sénégalais, dont l’Association des Sénégalais d’Amérique (ASA) est la plus
représentative. Autour de Washington, DC, communément appelé DMV on
trouvait au départ surtout des étudiants jusqu’au début des années 2000.
Aujourd’hui, le maillage est bien plus complet : on retrouve des regroupements
de Sénégalais presque partout aux États-Unis, jusque dans l’Iowa, les Dakotas, le
Deep South, l’état de Colorado ou encore l’Alaska, vivant dans une solidarité
agissante.
Cette migration a été accompagnée par nos vénérés guides religieux qui n’ont
cessé de prêcher la paix, la concorde, la droiture et le respect strict des lois et
règlements du pays d’accueil, tout en restant fidèles à nos valeurs religieuses et
culturelles. C’est ce que Serigne Mourtada Mbacké nous rappelait chaque année
jusqu’à sa disparition en 2004. Il a été suivi dans cette voie par son héritier
Serigne Mame Mor Mbacké, par Serigne Abdoul Aziz Sy Al Amine (relayé par
Serigne Sidy Ahmed Sy), par Chérif Ousseynou Laye (relayé par Serigne Cheikh
Mbacké Laye), par Cheikh Assane Cissé (relayé par Cheikh Mahi Cissé), ainsi que
par Serigne Ibnou Omar Ba de Médina Gounass, qui préside la Dakaa de
Columbus (Ohio), ou Serigne Cheikh Ahmet Tidiane Ba de Bambilor.
Ce travail spirituel a produit des fruits visibles. L’une des contributions les plus
marquantes est la célébration annuelle de la Journée Cheikh Ahmadou Bamba,
chaque 28 juillet, devenue un rendez-vous reconnu dans la ville de New York, où
des responsables américains et sénégalais se retrouvent autour du message de
paix du fondateur du mouridisme.
Par ailleurs, toutes ces sensibilités religieuses disposent de sièges sociaux qui
servent de lieux de restauration gratuite, et parfois d’hébergement, pour les
personnes démunies ou en situation de vulnérabilité.
Ailleurs, des compatriotes ont construit des édifices culturels et religieux, certains
sont des sommités dans des universités prestigieuses, d’autres contribuent
activement à la vie économique, ou occupent des postes de haute responsabilité
dans de grandes institutions financières américaines. C’est cette réalité
silencieuse, discrète, qui définit la présence sénégalaise aux États-Unis, bien plus
que le geste criminel d’un individu. Il convient ici de remercier le peuple
américain ainsi que les autorités fédérales et locales pour leur hospitalité et pour
toutes les facilités qui ont permis cet épanouissement.
La coopération bilatérale entre nos deux pays, ainsi que l’amitié entre nos
peuples, initiées dès l’indépendance du Sénégal et consolidées par des décennies
de pratique démocratique et de travail diplomatique, nous ont valu des acquis
dont nous pouvons légitimement être fiers. Les tragédies comme celle d’Austin
nous rappellent toutefois combien ces acquis peuvent paraître fragiles et
susceptibles d’être remis en cause.
Le 1er mai 2010, c’est bien le signalement, par un Sénégalais du nom d’Aliou
Niass, d’une voiture piégée à Times Square, à New York, qui a permis de déjouer
une tentative d’attentat. Il fut honoré par les autorités locales, et ce moment a
constitué une grande fierté pour la communauté, qui se reconnaissait dans cet
acte de bravoure et d’appartenance à la ville qui l’a accueillie.
D’autres compatriotes sont cités en exemple dans leurs localités respectives pour
des actions qui contribuent directement à l’amélioration de la vie harmonieuse
dans leurs lieux de résidence : médecins engagés dans des États ruraux,
restaurateurs connus pour leur générosité envers les personnes démunies,
bénévoles mobilisés au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 aux côtés
de leurs concitoyens américains.
Dans certains États, des Sénégalais se distinguent par un leadership capable de
mobiliser les plus hautes autorités pour la promotion des valeurs africaines,
partagées bien au-delà de notre communauté. C’est le cas à Denver ou un
compatriote parvient à rassembler la crème de cet état pendant deux semaines,
autour de sujets d’échange et d’activités qui renforcent le vivre ensemble
américain dans le respect des diversités culturelles et religieuses et dans un esprit
purement américain.
En situation d’extrême difficulté la communauté sénégalaise a toujours fait
confiance à la justice américaine en faisant preuve de retenue et de résilience.
C’était le cas en 2020, à Denver, quand une famille entière a été décimée à la
suite d’un incendie criminel, et partout ailleurs ou des citoyens sénégalais ont été
violentés et tués ou agressés. Il est heureux cependant de noter, à l’endroit de
l’opinion sénégalaise, que les responsables de ces crimes ont presque tous été
arrêtés et condamnés à de lourdes peines par la justice américaine,
contrairement à ce qui se dit par ailleurs. Ainsi même dans ces moments de
douleur extrême, la communauté a choisi la voie de la retenue, de la confiance en
la justice et du dialogue avec les autorités.
Les Sénégalais sont des individus courageux et dignes, qui ont contribué
positivement à la société américaine et entendent continuer à le faire, en vivant
dans la paix et la concorde avec toutes les composantes de ce melting pot qu’est
la société américaine. Tout événement malheureux qui se produit aux États-Unis
affecte directement les Sénégalais qui y résident, car ils s’y sentent pleinement
concernés. Ndiaga Diagne ne peut donc, en aucune manière, résumer ni définir
cette communauté. Son geste isolé, aussi odieux soit-il, ne constitue pas le miroir
de nos valeurs. Il ne fait que renforcer notre attachement à la paix, à la justice, à
la responsabilité et au respect des lois, qui demeurent au cœur de la présence
sénégalaise sur le sol américain.
ELHADJI AMADOU NDAO
Ancien Consul général du Sénégal à New-York
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