Pour la protection des enfants laissés à la merci des prédateurs (par Racine Assane Demba)
11 février 2026, à la Une du journal Libération, un chapelet d’horreurs. « Pierre Robert a dirigé, entre au moins 2015 et 2025, un groupe de ‘formateurs sexuels’, tous porteur du Vih et chargés de ‘former au sexe’ des enfants de la rue ou issus de familles très pauvres et des talibés, avant de les livrer à des ‘clients’. Lors de ses séjours au Sénégal ‘le patron’ organisait dans une villa à Saly des soirées dont le ‘menu’ était des enfants défavorisés détournés par les ‘formateurs au sexe’ puis filmés et abusés par ses invités (…) ». Le récit révulsant se poursuit ainsi sur plusieurs lignes évoquant notamment des dizaines de garçons mineurs pris dans la rue, séquestrés et servant d’objets sexuels à un réseau d’hommes adultes très organisés.
Ces révélations choquantes concernent des pratiques d’une ampleur et aux ramifications certes inédites mais qui ne sont ni isolées ni nouvelles. Elles prospèrent sur le lit d’un drame social qui se déroule quotidiennement sous nos yeux et que nous refusons de voir.
Les chiffres avancés par les organisations pour la protection des droits humains (une fourchette basse selon plusieurs spécialistes) oscillent entre 30.000 et 100.000 enfants laissés à eux-mêmes dans les rues de Dakar. Les enfants talibés en constituent l’écrasante majorité.
A côté des passages à tabac récurrents de ces enfants et des actes de tortures subis, jusqu’à ce que mort s’ensuive parfois, de la part d’usurpateurs du titre d’enseignant de la foi qui les exploitent en les envoyant mendier, il y a des catastrophes, aussi évitables, comme l’incendie d’un daara de la Médina ayant tué neuf talibés, en mars 2013.
Il y a aussi, pour en revenir à cette actualité sordide, une foultitude de prédateurs sexuels, en liberté, à la recherche de proies faciles que sont pour eux les talibés. En septembre 2015, par exemple, le journal L’Observateur dénonçait, avec force détails et témoignages à l’appui, « le scandale des enfants talibés objets sexuels des délinquants ».
On y trouvait l’histoire d’un talibé de huit ans passant ses nuits dans des épaves de voiture à la merci d’un détraqué qui était venu abuser de lui, celle d’un autre du même âge sur lequel des drogués s’étaient relayés, un autre ayant fugué parce que son maître le battait sauvagement pour se retrouver entre les griffes d’un prédateur, sans que tout cela ne fasse scandale pour grand monde.
Avant et après l’enquête de L’Obs, d’autres médias ont relayé des faits similaires. En juillet 2015, un ressortissant français était accusé d’abus sexuels sur un talibé. En février 2011 et en juillet 2025, ce sont des maitres coraniques qui étaient arrêtés pour avoir, pendant longtemps, fait subir le même sort aux enfants qu’on leur confiait. En septembre 2015, un individu tombait sur un talibé fugueur et lui proposait de le ramener à ses parents. Une fois entre quatre murs, dans le premier bâtiment en chantier trouvé, il l’avait violé. En janvier 2016, un autre pédophile en a séquestré et violé quatre. Pour les convaincre de le suivre, il lui avait suffi de leur promettre de la nourriture. La liste est loin d’être exhaustive.
Que dire alors d’une société qui jette ainsi ses enfants dans un enfer à ciel ouvert ? Enfants dont les cris meurent dans l’indifférence. Au cœur des ténèbres d’une détresse muette, des enfants disparaissent sans qu’il n’y ait personne pour s’en apercevoir. Ils n’ont ni père ni mère, ni nom ni visage.
On ne peut que constater la faiblesse d’un Etat qui, depuis des décennies, se refuse à appliquer ses propres lois sur l’interdiction de la mendicité des enfants, et la maladie d’une société qui ne s’en indigne point. Qui parmi ceux qui laissent cette situation perdurer - citoyens qui s’en accommodent et représentants de l’Etat qui désertent leurs responsabilités - laisserait sa propre progéniture à la merci des pédophiles, tortionnaires, meurtriers qui sévissent sur ces enfants ?
Par une sorte de schizophrénie endémique, d’aucuns font l’aumône aux talibés pour avoir la reconnaissance divine d’une bonne action ou pour suivre la recommandation d’un marabout dans la poursuite d’une quête matérielle. Cette société semble, à l’image de l’intrigue ficelée par Aminata Sow Fall dans La grève des Battu, avoir besoin de la présence des mendiants en général et des enfants talibés en particulier. Car pour qu’il y ait une main qui donne, il en faut une qui reçoit. Il faut des vulnérables, les enfants y compris, à qui faire des offrandes lourdes de convoitises et de péchés afin d’espérer absolution et rétribution divine. Une assurance pour la pérennité de ce drame social continu.
Il est clair qu’aucune action publique ne saurait éclairer totalement l’avenir en se détournant de cette priorité ou en faisant mine de s’y intéresser lorsque, de temps en temps, une officine étrangère l’y invite. Une sagesse bien de chez nous veut qu’un père de famille qui laisse sa progéniture mourir de faim et de froid ne puisse être digne d’indiquer le chemin de la vie à quiconque. La politique est l’impérative nécessité d’être aux côtés des catégories les plus précaires. L’action publique doit être un moyen efficace de lutte contre les injustices. La plus grave des injustices est celle faite aux enfants.
Une société qui n’en est pas consciente est profondément, définitivement malade. Avec des rues devenues des lieux de privation de liberté et d'amour où des mômes à peine nés sont condamnés à la survie, avant d'avoir fait un pas en direction d'une lueur d'espoir. La désertion des responsabilités s'est substituée au don de soi en faveur des plus faibles, la cupidité piétine l'innocence. L'infanticide est fils du couple formé par le déni et le cynisme.
L'enfant crie et les adultes, comme si ses hurlements étaient sonorités agréables, dansent. L'enfance douce derrière les portes closes des maisons est le moteur de la bonne conscience face à l'enfance insupportable ayant élu domicile au dehors.
Des yeux d'enfants mettent, au quotidien, en accusation des adultes en leur disant : vous deviez éduquer, vous avez abandonné. Vous deviez nourrir, vous avez affamé. Vous deviez soigner, vous avez blessé. Vous deviez protéger, vous avez tué.
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