Sénégal : ce commun vouloir de vie commune (par Ndèye Fatou Kane)
Le Sénégal est le théâtre depuis quelques semaines d’un défoulement homophobe sans précédent, à la suite d’un scandale sexuel impliquant des personnes de divers horizons, parmi lesquelles on compte des figures marquantes de la vie publique telles que l’animateur de télévision Pape Cheikh Diallo et le chanteur traditionnel mandingue Djiby Dramé.
La surprise de la découverte des personnes arrêtées a cédé à l’hystérie alimentée par une peur panique qui a gagné les esprits suite à la diffusion dans la presse des procès-verbaux d’audition. Au-delà des « actes contre nature » et/ou contraires aux mœurs, c’est la démarche morbide de transmission du VIH entre adultes, mais aussi à des jeunes innocents, qui suscite l’émoi chez les sénégalais. Les risques d’une crise sanitaire à grande échelle sont réels, avec des conséquences non moins dramatiques dans les familles et dans la société de façon plus large.
Parmi la pléthore d’objets saisis lors de la perquisition des gendarmes, des sex-toys, des bouteilles de lubrifiant et des préservatifs. Cette affaire, depuis son éclatement, alimente tous les débats. Que ce soit à travers les réseaux sociaux, les plateformes de diffusion en live ou les unes de la presse écrite, l’on ne parle plus que de l’affaire des « goordjiguen ».[1]
Alors que dans le Sénégal des années 1930, la figure des « goordjiguen » était « plutôt caractérisée par une inversion de genre, c’est-à-dire l’adoption d’attributs sociaux du genre opposé à celui qui correspond au sexe biologique de la personne ». Ils étaient plutôt vus comme ceux qu’on appelle en Occident « les folles ». Reconnus et acceptés comme tels dans la société, ils se caractérisent par une excessive féminisation non seulement du corps et des comportements, mais aussi des modes vestimentaires qui virent presque au travestissement ». [2]
Ces éléments socio-anthropologiques permettent de saisir la mutation qu’a opérée la figure des « goordjiguen », qui est passée du bouffon asexué toléré et accepté, animateur de cérémonies familiales, à celui qui assume une sexualité qui s’écarte des normes hétérosexuelles.
Après le tollé créé par cette affaire de « goordjiguen », l’Etat du Sénégal n’a pas tardé à réagir en mettant en place un arsenal juridique répressif. Le projet de loi modifiant la loi n°65-60 du 21 Juillet 1965 a été amendé. Il définit maintenant les actes contre-nature, durcit les peines et intègre l’apologie et le financement de ces types d’actes dans les sanctions. Le texte annonce des amendes allant de 2 à 10 millions de Francs CFA. Les accusations sans preuves y sont aussi intégrées et seront punies d’une peine de 3 mois à 2 ans de prison.
Dès lors, il convient de se poser plusieurs questions : quel modèle de société veut-on instaurer au Sénégal ? Comment cette homophobie galopante vient-elle saboter tous les efforts faits par le Conseil National de Lutte contre le Sida notamment ? Comment les mouvements anti-droits tels que And Samm Jikko Yi et Jamra s’engouffrent-ils dans cette brèche ? Enfin, quid des femmes et de leurs revendications ? Est-ce que les réponses publiques, sous la pression des émotions du moment, seront à la hauteur des enjeux de libertés individuelles dans une société sénégalaise avec ses exigences morales et religieuses ?
Avec sa réaction rapide, l’Etat du Sénégal semble lancer un message : il est plus préoccupé à lutter contre les pratiques « contre nature » qu’autre chose. Ce qui est préoccupant dans cette affaire, c’est que l’homophobie sera de plus en plus instaurée au sein de la société sénégalaise. Les citoyen.nes voudront, sous couvert de dénonciations, se faire justice elleux-mêmes. La presse, avec ses titrisations sensationnelles, les aidera dans cette entreprise.
La virulence notée dans les comportements laisse à penser que cette homophobie prend naissance dans le fait que les personnes homosexuelles auraient trahi un code de conduite mâle, en s’inscrivant à contre-courant de la masculinité hétérosexuelle, hégémonique et vue plus légitime. Dans la plupart des textes et vidéos s’insurgeant contre cette résurgence du débat autour de l’homosexualité, il est à noter l’utilisation de termes féminins pour insulter les hommes.
Et ce qui semble révolter les pourfendeurs de l’homosexualité, c’est que l’homo senegalensis, pourvoyeur et garant de la cellule familiale, ne saurait être vu que comme hétérosexuel. Cette subalternité de la masculinité homosexuelle, vue comme déviante, ne peut donc être acceptée. L’autre fait qui vient s’ajouter à une psychose déjà bien installée, demeure la confusion entre le statut sérologique et la condition homosexuelle.
Dans la psyché collective sénégalaise, les porteur.euses du VIH sont forcément des personnes homosexuelles. Il est vrai que dans les chefs d’accusation retenus contre Pape Cheikh Diallo, Djiby Dramé et leurs compagnons, la transmission (in)volontaire du VIH fait partie des faits qui leur sont reprochés, ce qui en soi est fortement répréhensible. Mais cet amalgame fait par la population entre sida et homosexualité vient grandement compromettre les campagnes de plaidoyer faites depuis des années par des organismes tels que le Conseil National de Lutte contre le Sida et ONU Sida.
Selon le dernier rapport de 2024 du Conseil National de Lutte contre le Sida[3], le nombre de femmes âgées de plus de 15 ans et plus vivant avec le VIH se chiffre à 25 242 individues, contre 20 266 hommes. De plus, le plus rapide mode de transmission du VIH demeure la voie hétérosexuelle. 49% des nouvelles infections par le VIH sont détectées chez des couples stables (mariés ou en concubinage)[4]. Ces données viennent donc contredire tout l’arsenal communicationnel qui prévaut depuis quelques semaines au Sénégal. Il n’est pas rare de voir des personnes publier leur statut sérologique sur les réseaux sociaux. Il urge que le Ministère de la Santé et de l’Action Sociale fasse une communication encadrée et que pour le reste, la justice continue de faire son travail …
Cette situation socio-politique qui prévaut au Sénégal ouvre la porte à d’autres préoccupations. L’avènement du parti Pastef s’est fait en même temps que la montée en puissance de mouvements ultra conservateurs, anti-droits, qui sous couvert de maintenir les valeurs sénégalaises, instrumentalisent des acquis déjà bien malmenés. Deux parmi ces mouvements qui sont les plus médiatisés tels que And Samm Jikko Yi et Ndeyi ASkan Wii, à coups de vidéos et de communiqués, s’insurgent contre tout ce qui va à contre-courant de leur idéologie. S’il s’agissait de contenus éducatifs et instructifs, mais il n’en est rien. Leur agenda vise à discréditer tout le travail fait par les organismes de défense contre les violences et inégalités faites aux femmes. Le genre, le féminisme et les campagnes de défense pour une santé de la reproduction juste et équitable, semblent constituer leurs chevaux de bataille.
Au niveau international, le Sénégal est signataire de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDEF) et son protocole facultatif. Au niveau africain, le Sénégal fait partie des Etats signataires du Protocole à la Charte africaine des droits de l'homme et des peuples relatif aux droits des femmes en Afrique, plus connu sous l’appellation Protocole de Maputo. L’article 14 de ce Protocole constitue un document juridique important, car il assure « les droits reproductifs des femmes en autorisant l’avortement médicamenteux en cas d’agression sexuelle, de viol, d’inceste et lorsque la poursuite de la grossesse compromet la santé mentale et physique de la mère ou du fœtus ».[5] Face à cela, la société civile féministe ne cesse de tirer la sonnette d’alarme pour que ce Protocole soit pleinement appliqué. En mettant de côté les revendications féminines et féministes malgré les rappels fréquents, les organismes décisionnaires au Sénégal montrent encore une fois de plus où se situent leurs priorités.
La devise du Sénégal Un peuple - Un but - Une foi sous-tend que le peuple sénégalais croit en un commun vouloir de vie commune. Mais comment est-ce que ce désir pourrait-il être traduit dans une société qui traque les individu.es dans ce qu’iels ont de plus intime et de plus sacré?
[1] Homosexuels. Traduction en wolof
[2] Christophe Broqua, « Góor-jigéen : la resignification négative d’une catégorie entre genre et sexualité (Sénégal) », Socio [En ligne], 9 | 2017, mis en ligne le 20 décembre 2017, consulté le 24 février 2026. URL : http://journals.openedition.org/socio/3063 ; DOI : https://doi.org/10.4000/socio.3063
[3] Conseil National de Lutte contre le Sida - rapport annuel 2024 : https://cnls-senegal.org/wp-content/uploads/2025/10/Cnls_rapport-dactivite%CC%81_BD_2024.pdf
[4] HIV/AIDS in mid-sized cities in Senegal: From individual to place-based vulnerability : https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0277953614007709
[5] Article 14 du Protocole de Maputo : https://www.prb.org/resources/lapplication-du-protocole-de-maputo-peut-reduire-le-nombre-davortements-dangereux/
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