Campus social : Cité universitaire ou camp militaire ?
Le Centre des œuvres universitaires de Dakar (Coud) a publié une note annonçant un certain nombre de mesures durant le mois de Ramadan. Le Coud interdit ainsi « l’introduction, la détention, le stockage et l’utilisation de bonbonnes de gaz dans l’enceinte des pavillons universitaires ». De même, il est formellement interdit aux étudiants « de cuisiner ou d’effectuer toute préparation de repas à l’intérieur des pavillons d’hébergement ».
Enfin, une dernière mesure exige une autorisation préalable de l’administration avant tout don de ndogou provenant de l’extérieur. Dans la note, le Coud justifie ces décisions par « la préservation de la sécurité des personnes et des biens, ainsi que le maintien de l’ordre et de la salubrité au sein des campus universitaires durant la période du Ramadan ».
Ainsi, par ces mesures, Ndéné Mbodji, Directeur du Coud, restreint considérablement la liberté et les conditions de vie des étudiants au sein du campus. Au vu de ces décisions drastiques, on peut légitimement se demander si le campus social est une cité universitaire ou un camp militaire.
En quoi la détention et l’usage d’une bonbonne de gaz dans les pavillons poseraient-ils problème ? Depuis des décennies, les étudiants utilisent ce moyen dans leurs chambres sans que cela ne soit source d’incidents majeurs connus du public. Et même si un accident devait survenir, cela ne saurait constituer un prétexte suffisant : ce type d’incident peut se produire dans n’importe quel quartier.
La qualité des repas universitaires en question
La mesure la plus surprenante, liée à la première, est l’interdiction de cuisiner. L’étudiant logé au Coud n’a donc pas le droit de préparer son propre repas dans sa chambre. Cela peut sembler difficile à concevoir. Il convient alors de se poser une question simple, qui cache une réalité plus complexe : pourquoi l’étudiant ressent-il le besoin de cuisiner alors que les restaurants universitaires sont accessibles et financièrement abordables ?
Pourquoi un citoyen doté de raison délaisserait-il un plat à 100 F CFA pour aller manger ailleurs à 600 ou 1000 F CFA, soit six à dix fois plus cher ? On ne peut sérieusement attribuer cela à un simple caprice. Le problème réside plutôt dans la qualité des repas servis dans les restaurants universitaires. Ceux qui ont fréquenté le campus de Dakar savent ce qu’il en est. Si les repas du Coud répondaient réellement aux besoins et aux attentes des étudiants, ces derniers ne ressentiraient pas le besoin de cuisiner.
Ndéné Mbodj et la grève de 2006
L’Université Cheikh Anta Diop (Ucad) a connu une longue grève en 2006, qui a abouti à une intervention musclée des forces de l’ordre sur le campus le vendredi 17 février 2006. La principale revendication portait sur la qualité de la nourriture dans les restaurants universitaires.
La situation avait dégénéré lorsqu’un étudiant avait découvert un ver de terre dans son plat au restaurant argentin. Les magasins de stockage du Coud avaient été vidés et leur contenu exposé au grand jour : poisson avarié, caisses de viande estampillées « buffalo meat » (viande de buffle).
Parmi les meneurs de cette grève figurait un certain Ndéné Mbodji, alors délégué étudiant, aujourd’hui Directeur du Coud. Il est donc bien placé pour savoir pourquoi les étudiants qui en ont les moyens tournent le dos aux restaurants universitaires pour aller chez « Mère Thiaba » ou chez d’autres restauratrices.
D’ailleurs, ceux qui ont vécu sur le campus savent que les délégués sont souvent les premiers à éviter les restaurants universitaires. Les subventions qu’ils reçoivent du Coud ou d’autres entités leur permettent de se passer de la malbouffe universitaire pour s’offrir un repas ailleurs.
À une certaine époque, des étudiants quittaient même le campus principal pour aller se restaurer à l’École normale, à la recherche d’une nourriture de meilleure qualité. S’ils avaient eu les moyens de s’offrir un bon repas dans les restaurants privés, ils n’auraient pas parcouru une telle distance.
On se souvient encore de ce kiosque situé à côté de la direction du Coud où l’on pouvait lire : « Faculté soow, département thiakiri ». Très souvent, des étudiants préféraient y échanger un ticket de 150 F CFA contre un peu de lait caillé et du thiakiri, plutôt que d’aller au restaurant universitaire.
Pas besoin d’infantiliser les étudiants
Tout cela montre que cuisiner n’est pas un luxe pour l’étudiant. C’est un besoin, mais aussi une liberté. Le don de ndogou s’inscrit dans cette dynamique. Il se pratique partout à Dakar, pas uniquement sur le campus. Si l’exigence d’une autorisation préalable vise en réalité à l’interdire, cela serait contreproductif et constituerait une mauvaise publicité.
Après tout, ces ndogous peuvent se tenir sur l’avenue Cheikh Anta Diop, sur la corniche, au couloir de la mort ou sur la route de Claudel.
Les autorités du campus se montrent d’ailleurs contradictoires sur ce point. Pour justifier l’intervention des forces de l’ordre, le Premier ministre ainsi que les ministres de l’Intérieur et de l’Enseignement supérieur ont affirmé que le campus social est un quartier comme les autres de la capitale. Or, dans les autres quartiers, les résidents cuisinent librement et les ndogous s’y déroulent sans autorisation préalable.
Certes, le campus a ses spécificités. Mais il ne faudrait pas adopter un raisonnement à géométrie variable selon les circonstances.
Il est à la fois possible et souhaitable de réformer l’enseignement supérieur et d’encadrer davantage la vie sur le campus. Toutefois, cela ne doit pas conduire à l’excès ni à l’abus d’autorité.
Commentaires (17)
Participer à la Discussion
Règles de la communauté :
💡 Astuce : Utilisez des emojis depuis votre téléphone ou le module emoji ci-dessous. Cliquez sur GIF pour ajouter un GIF animé. Collez un lien X/Twitter, TikTok ou Instagram pour l'afficher automatiquement.