BCEAO : Le grand malentendu sur le pilotage de notre économie ?
La politique monétaire est souvent décrite comme un levier central de pilotage économique. En ajustant ses taux directeurs ou en modulant les conditions de refinancement, une banque centrale est censée influencer le crédit, l’investissement et, à terme, la croissance. Cette lecture reste pertinente dans les économies où le système financier irrigue largement l’activité productive. Au Sénégal, la réalité apparaît plus nuancée.
Le pays ne dispose pas de sa propre autorité monétaire. Les décisions sont prises au niveau de l’Union par la BCEAO, dont le mandat principal consiste à maintenir la stabilité des prix et à préserver la solidité du cadre monétaire. Son action influence le coût global de l’argent, les conditions de financement des banques et, par ricochet, l’environnement dans lequel évoluent les agents économiques.
Le verrou de l'informalité et de l'accès au crédit
Dans un schéma théorique, un assouplissement monétaire réduit le coût du crédit, encourage les banques à prêter davantage et stimule l’investissement privé. Mais cette chaîne de transmission repose sur un ensemble de conditions qui ne sont que partiellement réunies dans l’économie sénégalaise. La première limite tient au poids de l’informalité. D’après les estimations des Nations unies et de la Banque mondiale, près de neuf actifs sur dix exercent dans des activités non formalisées. Cette sphère représente plus de 40 % de la richesse nationale, voire davantage selon la Banque africaine de développement.
Une part significative de l’activité échappe ainsi aux circuits bancaires classiques. Dans ces conditions, une variation des taux directeurs ne modifie pas immédiatement les comportements économiques d’une large majorité d’acteurs. Commerçants, artisans ou exploitants agricoles s’appuient principalement sur des mécanismes alternatifs : épargne personnelle, tontines, microfinance ou avances fournisseurs. La politique monétaire agit donc en périphérie de cette réalité.
Même au sein du tissu formel, l’accès au crédit demeure limité. Selon la Banque mondiale, seules 22,6 % des entreprises sénégalaises disposent d’un financement bancaire structuré. Pour les petites structures, les exigences en garanties — atteignant parfois plus de quatre fois le montant du prêt — restreignent considérablement la diffusion du crédit vers les activités productives. Il en résulte une concentration du financement vers les grandes entreprises et les entités publiques, laissant les PME en marge.
La liquidité : terrain de prédilection de la Banque centrale
Parallèlement, les banques trouvent dans les titres publics une alternative attractive. Les obligations souveraines offrent des rendements compétitifs avec un risque maîtrisé, détournant ainsi une part importante de la liquidité vers le financement des États plutôt que vers les projets privés. C’est précisément sur ce terrain que l’action de la BCEAO se révèle la plus tangible : elle influence directement la circulation de la liquidité au sein du système bancaire.
En février 2026, le volume moyen hebdomadaire des échanges interbancaires dans l’UEMOA a atteint 861,9 milliards de FCFA, contre 778,8 milliards le mois précédent, soit une progression de 10,7 %. Dans le même temps, le taux moyen à une semaine a reculé de 4,79 % à 4,19 %, traduisant un assouplissement des conditions de financement entre établissements. Toutefois, cette abondance ne se traduit pas mécaniquement par une augmentation du crédit à l’économie réelle, les banques restant prudentes face au risque de défaut.
L’influence de la BCEAO apparaît donc réelle, mais circonscrite. Elle façonne les équilibres monétaires et sécurise le système bancaire, mais ne détermine pas directement l’allocation du crédit productif. La question dépasse le cadre monétaire pour renvoyer à des enjeux structurels : formalisation de l’économie, qualité de l’information financière et sécurisation des garanties. Sans évolution sur ces plans, l’action de la banque centrale continuera d’agir principalement sur la liquidité, sans transformer en profondeur les conditions de financement du développement.
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