Eurobonds africains : vitrine de souveraineté ou engrenage budgétaire ?
Depuis une quinzaine d’années, plusieurs États africains ont recours aux eurobonds pour lever des montants significatifs sur les marchés internationaux. Le Ghana, la Côte d’Ivoire, le Sénégal, le Nigeria ou encore l’Angola ont ainsi mobilisé des milliards de dollars auprès d’investisseurs internationaux, souvent en quelques jours. Ces émissions ont été présentées comme un signe de crédibilité financière et d’intégration accrue aux marchés mondiaux de capitaux.
L’attrait de cet instrument tient d’abord à sa rapidité et à sa souplesse. Contrairement aux financements concessionnels, les eurobonds ne sont pas assortis de conditionnalités politiques explicites. Ils offrent aux gouvernements une marge de manœuvre appréciable pour financer des infrastructures, refinancer des dettes existantes ou soutenir des programmes budgétaires. Dans un contexte de besoins d’investissement élevés et de contraintes domestiques, cette capacité d’accès direct aux marchés apparaît comme un marqueur d’autonomie financière.
Mais cette liberté a un prix. Les taux d’intérêt exigés par les investisseurs reflètent la perception du risque souverain. Lors des périodes d’instabilité mondiale, comme pendant la pandémie de Covid 19 ou à la suite du resserrement monétaire américain amorcé en 2022, les rendements des eurobonds africains ont fortement augmenté. Certains pays ont vu leurs spreads dépasser les 1000 points de base, rendant toute nouvelle émission pratiquement impossible. Le refinancement devient alors plus coûteux, voire inaccessible, exposant les finances publiques à des ajustements brutaux.
L’expérience récente du Ghana illustre cette vulnérabilité. Après avoir multiplié les émissions sur les marchés internationaux entre 2013 et 2021, le pays s’est retrouvé confronté à une charge d’intérêts croissante et à une perte d’accès au marché en 2022, conduisant à une restructuration de sa dette extérieure. La Zambie, pionnière des eurobonds en Afrique subsaharienne, a également connu un défaut de paiement en 2020. Ces épisodes rappellent que l’endettement en devises comporte un risque de change et une dépendance aux cycles financiers mondiaux qui peuvent rapidement fragiliser la soutenabilité budgétaire.
Pour autant, qualifier les eurobonds de piège serait excessif. Utilisés avec discernement, dans des proportions compatibles avec la capacité de remboursement et adossés à des projets générateurs de revenus, ils peuvent contribuer à diversifier les sources de financement. Le problème surgit lorsque ces instruments servent à couvrir des déficits récurrents sans réforme structurelle ou lorsque leur maturité et leur coût ne sont pas alignés sur la trajectoire budgétaire.
La question n’est donc pas de bannir les eurobonds, mais d’en maîtriser l’usage. La soutenabilité de la dette dépend moins de l’instrument choisi que de la discipline budgétaire, de la qualité des investissements financés et de la gestion du risque de change. Les eurobonds peuvent incarner une forme de souveraineté financière, à condition de ne pas devenir un substitut permanent à des ajustements économiques nécessaires.
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