Semences, rendements, sécurité alimentaire : Le regard d’une chercheuse de l’ISRA
Face aux chocs climatiques, aux crises géopolitiques et à la pression croissante sur les systèmes alimentaires, le Sénégal mise de plus en plus sur la recherche agricole et les politiques de soutien à la production. Mais comment mesurer concrètement l’impact de ces interventions sur les revenus des producteurs et la sécurité alimentaire ? Quels arbitrages opérer entre autosuffisance, ouverture des marchés et durabilité ?
Dans cette contribution issue d’un échange approfondi, Ndèye Fatou Faye Mané livre des éléments de réponse sur l’évaluation des politiques agricoles, les enseignements tirés du terrain et les leviers à activer pour transformer durablement le secteur.
Chargée de recherche au Bureau d’analyses macroéconomiques de l’Institut sénégalais de recherches agricoles (ISRA), ses travaux portent principalement sur l’adoption des technologies agricoles, l’analyse des chaînes de valeur et l’évaluation d’impact des politiques publiques.
Dans vos travaux, comment mesurez-vous l’impact réel des programmes de distribution et de promotion des semences améliorées sur les revenus des producteurs et la productivité agricole ?
Dans nos travaux, l’évaluation d’impact recouvre généralement deux dimensions complémentaires. D’une part, l’évaluation de l’efficacité vise à apprécier le degré d’atteinte des objectifs des politiques, programmes ou projets, en mobilisant des méthodes qualitatives et une analyse du cadre de résultats. D’autre part, l’évaluation d’impact à proprement parler complète cette approche en s’appuyant sur des méthodes quantitatives permettant d’identifier les effets causaux des interventions.
Un exemple concret est l’évaluation d’un projet de développement des filières céréales et légumineuses, comportant un important volet de distribution de semences dans les régions de Kaolack, Fatick, Diourbel, Kaffrine et Louga. Le projet ciblait les producteurs et productrices de mil, sorgho, maïs, riz pluvial et niébé. L’analyse a porté sur la pertinence, la cohérence, l’efficacité et la durabilité des interventions, à partir des appréciations de l’équipe de coordination, des partenaires d’exécution et des bénéficiaires.
Sur le plan quantitatif, l’évaluation s’est concentrée sur les objectifs de développement du programme, notamment les indicateurs de revenu et de sécurité alimentaire des ménages agricoles. La taille de l’échantillon a été déterminée à partir de calculs de puissance statistique, en utilisant le taux de prévalence de l’insécurité alimentaire comme indicateur de référence. Comme dans toute évaluation rigoureuse, une population témoin non bénéficiaire a été constituée à l’aide de méthodes statistiques et économétriques. L’échantillon final comptait 1 066 producteurs, dont 434 bénéficiaires.
Les résultats montrent une adoption nettement plus élevée des variétés améliorées chez les bénéficiaires, ainsi que des rendements supérieurs. À titre d’illustration, le taux d’adoption des variétés de niébé atteignait 72 % chez les bénéficiaires, contre 21 % chez les témoins. Même si cette différence ne peut être entièrement attribuée au projet sans vérification économétrique approfondie, les interventions y ont contribué de manière significative. Un impact statistiquement significatif a également été observé sur les rendements des trois principales spéculations ciblées. Ces résultats ont ensuite été partagés avec l’équipe du projet afin d’orienter les recommandations pour améliorer l’efficacité des interventions futures.
Les politiques agricoles au Sénégal privilégient souvent l’autosuffisance alimentaire. Selon vos recherches, cette orientation est-elle pertinente face aux enjeux actuels (changement climatique, ouverture des marchés, sécurité alimentaire) ?
Les politiques agricoles sénégalaises ont progressivement intégré l’importance de renforcer la sécurité alimentaire tout en réduisant la dépendance extérieure. Cette orientation s’inscrit dans le contexte des crises environnementales, sociales et économiques récentes, notamment la pandémie de Covid-19 et la guerre en Ukraine, qui ont mis en évidence la vulnérabilité des systèmes alimentaires face aux chocs exogènes.
La quête de l’autosuffisance alimentaire, en particulier pour les produits essentiels comme les céréales, l’oignon ou la pomme de terre, vise précisément à réduire cette vulnérabilité. Sur le principe, cette orientation est pertinente pour répondre aux enjeux actuels et futurs. Toutefois, comme pour de nombreuses politiques publiques, la difficulté réside davantage dans la mise en œuvre que dans l’intention.
Atteindre durablement l’autosuffisance suppose des investissements de long terme dans la science, les technologies et le capital humain, afin de proposer des réponses adaptées aux défis climatiques et économiques. Or, on observe souvent des mesures de court terme, telles que des restrictions à l’importation ou des taxes à l’exportation. Si elles peuvent soutenir la production locale à court terme, elles ne garantissent pas une autosuffisance durable et sont fréquemment assouplies pour répondre à la demande nationale.
Dans cette perspective, les dépenses publiques gagneraient à être davantage orientées vers la recherche et la diffusion à grande échelle d’innovations technologiques et institutionnelles. Il est également essentiel de mettre en place des politiques incitatives favorisant l’implication du secteur privé dans les chaînes de valeur agricoles, notamment en réduisant l’incertitude réglementaire, peu compatible avec les décisions d’investissement.
Quels enseignements tirez-vous des expériences de l’ISRA en matière d’évaluation des politiques agricoles qui pourraient inspirer de nouvelles approches au plan national ?
L’ISRA dispose d’un capital de connaissances approfondies sur les questions agricoles qui mérite d’être mieux valorisé à l’échelle nationale. Ces expériences ne déboucheront pas nécessairement sur de nouvelles approches immédiates, mais elles permettent d’améliorer sensiblement les pratiques d’évaluation des politiques agricoles.
Un premier enseignement concerne la nécessité d’adapter les méthodes classiques d’évaluation, souvent enseignées en économie, aux réalités locales. Les choix d’échantillonnage et la sélection des agents à enquêter sont déterminants pour la qualité des résultats. Un deuxième point essentiel est la planification de l’évaluation dès la conception des projets. Mettre en place le dispositif d’évaluation avant le démarrage des interventions permet de limiter les biais et d’obtenir des résultats plus robustes.
Enfin, l’expérience montre qu’une évaluation purement qualitative peut, dans certains contextes, être solide et pertinente, tout en étant moins coûteuse qu’une approche quantitative. Cela rappelle qu’un budget élevé n’est pas toujours indispensable pour analyser efficacement la mise en œuvre des politiques et éclairer la décision publique.
Du point de vue de l’économiste que vous êtes, quels leviers prioritaires devraient être activés pour que la recherche agricole contribue davantage à la transformation durable du secteur ?
Au-delà de ma formation d’économiste, je réponds ici en tant que chercheuse à l’ISRA. Plusieurs leviers apparaissent prioritaires pour permettre à la recherche agricole de jouer pleinement son rôle dans la transformation durable du secteur.
Il s’agit d’abord de renforcer les ressources humaines, afin de disposer d’une masse critique de compétences capables de répondre aux besoins de recherche agricole et de s’adapter aux nouvelles orientations en matière de souveraineté alimentaire. Ensuite, la recherche doit être associée très en amont à l’élaboration des politiques et programmes agricoles, afin que les décisions publiques reposent sur des résultats de terrain solides.
Une meilleure synergie entre l’ensemble des acteurs de l’écosystème agricole est également indispensable. Par ailleurs, la mise à niveau des infrastructures de recherche, notamment les laboratoires, stations expérimentales et équipements, constitue un préalable à toute ambition de transformation. Le financement de la recherche représente un autre enjeu clé : pour répondre aux priorités nationales, il est crucial que les secteurs public et privé sénégalais contribuent davantage, afin d’éviter une dépendance exclusive aux bailleurs internationaux, parfois éloignés des intérêts nationaux.
Enfin, la préservation du foncier affecté à la recherche est essentielle. Les terres dont dispose l’ISRA sont stratégiques, non seulement pour la recherche et la formation, mais aussi pour la production de semences, et doivent être protégées par l’État dans une logique de souveraineté alimentaire.
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