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[Zoom Sur…] Prostitution, trafic sexuel, VIH : L’or de Kédougou, une malédiction pour les femmes 2/3

Auteur: Thiebeu NDIAYE, Aïda Mbène Niasse et Modou Diop

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[Zoom Sur…] Prostitution, trafic sexuel, VIH : L’or de Kédougou, une malédiction pour les femmes 2/3

À l’extrême sud-est du Sénégal, la région de Kédougou vit au rythme des pioches, des tamis et autres machines broyeurs de minerais. Mais derrière la fièvre du métal jaune et ses promesses de fortune rapide dans les « Diouras » (sites d’orpaillage traditionnels), se cache une réalité sociale qui fait froid dans le dos : l’explosion de la prostitution et des réseaux d’exploitation sexuelle. De nombreuses jeunes femmes -parfois mineures- sont recrutées depuis le Nigéria, le Burkina Faso ou la Sierra Leone et réduites en esclaves sexuelles pour assouvir les appétits charnels des Diouramen et remplir -par la même occasion- les poches des proxénètes. À Kédougou, le commerce du sexe étend ses tentacules à une vitesse exponentielle, hissant dans sa course folle le taux de prévalence du VIH.

 

 

Depuis un peu plus d’une décennie, Kédougou est devenue le carrefour d’une migration massive (pas moins de 20 nationalités recensées), alimentée principalement par l’attrait de l’exploitation aurifère. Venus du Mali, de la Guinée, du Burkina Faso, du Bénin, de la Sierra Léone ou du Nigeria, des milliers d'hommes et de femmes, en quête de richesses, convergent vers les sites d’orpaillage traditionnels ou clandestins à Bantaco, Mako, Tinkoto, Kharakhena, entre autres. Dans ces zones de non-droit où l'argent circule au gré de l’extraction du métal précieux, la fatigue des « diouramen » (les orpailleurs) –‘’immergés’’ quotidiennement à plus de 20 mètres sous terre – cherche un exutoire. Une économie du plaisir s'est ainsi mise en place, parallèlement, pour répondre à une forte demande.

Dans les « Diouras » caractérisés par une population hyper-masculine où plus de 30 mille personnes (rapport Ansd, 2018) s’activent quotidiennement pour faire fortune, la prostitution n'est plus un tabou. C'est tout un marché, avec une demande sans cesse croissante, une offre diversifiée et un service bassement tarifé (3000 francs CFA le coup). Cette économie du plaisir épouse les structures complexes et illégales d’un système pyramidal avec à sa tête un réseau transnational ultra huilé de trafiquants sexuels qui a ses antennes un peu partout dans la sous-région ouest africaine. Dans cette région qui, comble de tous les paradoxes, concentre 98% des sites d’extraction d’or traditionnels du Sénégal, le taux de pauvreté culmine à 65% (Ansd, 2021-2022). Un contraste frappant qui favorise le commerce du sexe.

À cela s'ajoutent des croyances solidement ancrées qui associent la recherche de l’or à la souillure. D’ailleurs, d’après une étude de l'Initiative africaine de programmation et de recherche pour mettre fin à l’esclavage (APRIES) du Centre de recherche et de sensibilisation sur la traite des êtres humains (CenHTRO) de l'université de Géorgie (USA), beaucoup de Diouramen continuent encore de penser qu’entretenir des relations sexuelles tarifées avec les travailleuses du sexe décuple leurs chances de découvrir de l’or. Des croyances à la peau plus résistante que le Kevlar qui ont conduit à l’explosion d’une prostitution sur fonds de traite d’êtres humains et de trafic sexuel de migrants dans la région de Kédougou en général et dans les zones aurifères en particulier.

Le trafic sexuel, une plaie à Kédougou

En effet, si certaines femmes s'adonnent de façon volontaire à la prostitution pour des raisons économiques, une grande partie d'entre elles -des étrangères nigérianes pour la plupart (68%) - sont victimes des réseaux de traite d’êtres humains. Avec un modus operandi vicieux, ces réseaux parviennent à entraîner de jeunes femmes dans l’engrenage amoral du trafic sexuel. Ceci par un mécanisme de dette.

En fait, de nombreuses jeunes femmes (entre 18 et 30 ans, selon leurs documents officiels) sont recrutées dans leur pays d'origine sous prétexte de jobs de serveuses ou de commerçantes dans des destinations africaines (Sénégal, Mali, Côte d’Ivoire) ou hors du continent (France, Dubaï, etc.). Mais, ce n’est qu’à leur arrivée au Sénégal, elles sont informées qu’elles seraient en fait engagées dans des activités sexuelles commerciales. Une fois sur place à Kédougou, elles se voient réclamer le remboursement de leur frais de voyage avoisinant des fois 2 millions de francs CFA, les enfermant alors dans un cycle de prostitution forcée et à long terme.

Dans cette grande enquête consacrée à la face immergée de l’orpaillage à Kédougou marqué par des impacts socio-environnementaux désastreux, Seneweb est allé à la rencontre de plusieurs victimes de cette forme pernicieuse d’exploitation sexuelle devenue une banalité quotidienne sur la terre des hommes. Trouvant refuge au centre d’orientation et de réinsertion socioprofessionnelle de Kédougou géré par l’Ong « La Lumière », plus d’une trentaine de jeunes filles nigérianes mineures, tirées de l’emprise des proxénètes, ressassent avec amertume les terribles péripéties de leur séjour Kédovin.

Un mal aux racines profondes

Les témoignages recueillis sur place au siège de l’Ong la Lumière décrivent l’horreur. « Le phénomène d’exploitation sexuel a commencé à prendre de l’ampleur entre 2010 et 2013. On avait fait à l’époque un recensement dans un site d’orpaillage traditionnel et on s’était retrouvé avec 3000 filles nigérianes en situation d’exploitation sexuelle. Actuellement, on ne peut plus les compter parce qu’elles sont nombreuses », explique le Chef d’antenne de l’Ong, Aliou Bakhoum. Selon lui, c’est la première vague de travailleuses du sexe qui, de retour au Nigéria, organisent en lien avec lesdits réseaux les recrutements basés sur de fausses promesses.

« Recrutées à un âge mineur généralement (15, 16 ans), elles passent par plusieurs antennes du réseau avant d'arriver. Après le Nigéria, elles font escale à Cotonou où on leur fabrique de faux documents d’identité CEDEAO sur lesquels ont leur donne la majorité (18 ans et plus). De ce fait, même avec des doutes sur leur âge réel, les forces de l’ordre ne peuvent pas leur interdire d’entrer dans notre territoire parce qu’elles ne peuvent se baser que sur le document administratif », signale Bakhoum.

Dans les « Niafas », ces abris de fortune construits avec des matériaux précaires implantés dans les Diouras, cœur battant de l’exploitation sexuelle, la dignité humaine notamment celle des femmes pèse moins lourd qu’une pépite d’or d’un gramme troqué généralement à pas moins de 70 000 francs CFA. Ici, les proxénètes (des femmes pour la plupart) confisquent les documents de leurs nouvelles recrues. N’ayant plus aucun contact avec leurs proches, elles sont contraintes de se prostituer pour rembourser des frais de voyage qu’elles n’ont jamais contractés. « Les proxénètes leur donnent 8 préservatifs soit l’équivalent de 8 coups par soir à raison de 3000 francs CFA le coup. Donc elles doivent verser chaque soir 24 000 francs CFA. Si elles ne le font pas, elles sont souvent battues ou privées de nourriture », explique M. Bakhoum.

Des propos corroborés par l’étude de APRIES qui révèle que plusieurs victimes de traite sexuelle à Kédougou ont fait état d’expériences de manipulation émotionnelle, psychologique et parfois d’agressions physiques pour les maintenir dans cette situation. Neuf pour cent (9%) ont déclaré avoir été victimes d’atteintes physiques réelles, 15% se sont vus confisquer leurs documents d’identité. Plusieurs affirment également avoir été victimes de menaces d’atteinte mystique si elles refusent d’obéir aux injonctions des proxénètes. Pire encore, quand elles parviennent à rembourser la fameuse ‘’dette’’, certaines filles sont revendues à d’autres proxénètes qui perpétuent cette traite déshumanisante. 

De plus, l’accès aux soins est quasi inexistant. Malgré les efforts des ONG locales, la prévalence des infections sexuellement transmissibles (IST) et du VIH reste largement supérieure à la moyenne nationale. En effet, dans les Diouras, des zones enclavées presque coupées du reste du monde, le taux de prévalence tourne autour de 4%, selon Aliou Bakhoum alors que la moyenne régionale à Kédougou est de 0,6% soit près du double de la moyenne nationale (0,3%).

Récits glaçants de jeunes mineures nigérianes victimes de trafic sexuel

Cynthia, une orpheline de 16 ans, ne peut retenir ses larmes quand elle raconte l’enfer qu’elle a vécu avec sa petite sœur dans le Dioura de Saïnsoutou dans la commune de Missirah (département de Saraya). « Je viens de Imo State (un État du sud-est du Nigéria, NDLR). C’est une amie, Mesoma qui m’a parlé d’une femme du nom de Sugar qui nous propose du travail au Sénégal sans en préciser la nature. Puisque mes deux parents sont décédés et mon oncle qui nous avait recueilli chez lui, ma sœur et moi nous maltraitons, on a décidé de venir au Sénégal. Mais à notre grande surprise, arrivées à Saïnsoutou ma sœur et moi sommes contraintes à la prostitution. Sugar avait prélevé notre sang et nous menaçait d’attaques mystiques si on refusait d’obéir », raconte-elle, en sanglots.

Après un mois d’exploitation sexuelle, elles seront libérées et confiées à l’Ong la Lumière, suite à une intervention de la Gendarmerie qui a arrêté et déféré la proxénète devant les juridictions compétentes. Joyce (16 ans), quant à elle, a été plus chanceuse que Cynthia et sa sœur puisqu’elle n’a vécu le supplice que durant une semaine. Actuellement, elles sont une trentaine de jeunes filles à bénéficier d’une prise en charge psycho-sociale pour soigner ce traumatisme qui hante encore leur sommeil.

Stopper le trafic : l’immense défi des autorités

Venir à bout de ce fléau est un grand défi sécuritaire et humanitaire pour les autorités sénégalaises qui, bien que conscientes du problème, peinent à avoir une pleine maîtrise de ces zones mouvantes que sont les Diouras. Depuis 2013, des centaines de victimes d’exploitation sexuelle ont recouvré la liberté, sans pour autant ralentir le phénomène qui n’a jamais décrue.

La gendarmerie multiplie les opérations de démantèlement de réseaux, mais la porosité des frontières et l'immensité du relief facilitent la réinstallation quasi immédiate des proxénètes. Il ne se passe pas une semaine sans que la section de recherche de la Gendarmerie de Kédougou ou l’antenne locale de la DNLT (la Division Nationale de Lutte contre le Trafic de Migrants) rattachée à la Police nationale ne démantèlent des réseaux de proxénétisme et de trafiquants sexuels.

Mais leurs actions ressemblent malheureusement à un sparadrap sur une jambe en bois. Puisque le trafic sexuel et la prostitution continue de plus belle dans les lointains Diouras et en pleine ville où les réseaux de prostitution ont pignon sur rue. Dans ces lieux qui ne sont plus cachés, « Business » est un code du dialecte libidinal que les travailleuses du sexe et leurs clients utilisent pour se reconnaître.

En définitive, l'or de Kédougou brille pour l'économie nationale, laissant derrière lui une cicatrice sociale profonde. En l’absence d’une régulation stricte de l'orpaillage traditionnel et d’une protection accrue des droits des femmes, Kédougou, la terre des hommes, risque de demeurer celle de toutes les exploitations aussi bien de l’or que de la dignité féminine.

Auteur: Thiebeu NDIAYE, Aïda Mbène Niasse et Modou Diop
Publié le: Vendredi 30 Janvier 2026

Commentaires (3)

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    TIEYALA il y a 43 minutes
    Mais avec tout l'or et ce mineral tres precieux, la REGION est pauvre , meme pas developpee.. regardez seulement comment sest delabree, sale, maudite.. mon dieu.. Region miniere, mais aucun image qui montre que la region est prospere.. peut etre prospere en Prostitution.. Donc dafa Khalkou alors.. quelle malediction
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    Samsoudine Guisse il y a 28 minutes
    SOYEZ PRUDENTS AVEC CES PERSONNES, JE TRAVAILLE DANS CE DOMAINE DEPUIS PLUS DE 10 ANS ICI EN ITALIE. 90% DE CE QU'ILS RACCONTENT SONT DES MENSONGES. J'EN AI ENTENDU D'HISTOIRES DE CE GENRE, MEME SI UN PETIT POURCENTAGE DIT LA VERITE. IL N'Y A PAS DE RAISON A CE QUE L'ON DES PROTITUEES FAIRE CE GENRE D'ACTIVITE, EN AUCUN CAS. L'ETAT DOIT LES RENVOYER, ELLES DETRUISENT UN PAYS, LES JEUNES PRIVES D'UNE CERTAINE EDUCATION PERDENT LA CONCENTRATION ET RISQUENT DE VOIR LEUR FUTUR PASSER ENTRE LEURS DOIGTS .
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    anonyme il y a 5 minutes
    Pays sans frontieres....voila les resulats!...tout le monde va payer CHER!

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