AFFAIRE SOFTCARE: Mille et une questions autour d’une agitation suspecte
C’est le 8 décembre 2025 que l’affaire Softcare a éclaté. L’Agence sénégalaise de la Réglementation Pharmaceutique (ARP) a annoncé, dans une note, la suspension de la commercialisation des couches et serviettes hygiéniques de la marque Softcare. La décision est consécutive à une inspection menée dans l’usine de production située à Sindia, dans la région de Thiès.
Selon le document adressé aux professionnels de santé et aux associations de consommateurs, des matières premières périmées ont été retrouvées dans le circuit de fabrication des produits destinés aux bébés, enfants et femmes. Une situation jugée suffisamment grave pour justifier le retrait immédiat des produits de la société du marché par mesure de santé publique.
L’ARP précise que cette suspension restera en vigueur jusqu’à la mise en conformité complète du processus de fabrication, afin de garantir la sécurité des utilisateurs. L’agence invite les professionnels de santé à relayer l’information auprès de leurs patients et à faire preuve de vigilance face à ces produits.
Une semaine plus tard, l’agence revient sur sa décision, assurant que les matières périmées n’avaient pas été utilisées dans la fabrication des couches pour bébés et des serviettes hygiéniques.
La polémique enflamme les réseaux sociaux. Au centre d’une controverse intense liée à des accusations de fabrication de produits à partir de matières premières périmées, Softcare a rompu le silence.
Dans un communiqué publié le lundi 22 décembre 2025, l’entreprise rejette catégoriquement les accusations circulant à son encontre et dénonce ce qu’elle qualifie de “diffamation, dénonciations malveillantes et rumeurs infondées”, largement relayées, selon l’entreprise, sur les réseaux sociaux.
Les voix qui défient l’institution : qui en tire réellement profit ?
Lors du dépôt collectif de lettres de protestation au ministère de la Santé et de l’Hygiène publique, le député Guy Marius Sagna a exprimé de sérieux doutes quant à la crédibilité du Directeur général de l’Agence de Réglementation Pharmaceutique (ARP).
Il a rappelé que, dès mars 2025, il avait adressé une question écrite au ministre de la Santé concernant d’éventuelles accusations antérieures visant le responsable de l’ARP — une question qui, selon lui, est restée sans réponse à ce jour. Pour le député, ce silence institutionnel alimente la défiance et affaiblit la confiance des citoyens dans le système de régulation pharmaceutique. Il appelle le ministère de la Santé à faire preuve de transparence, à fournir des explications claires sur le fonctionnement de l’ARP et, si nécessaire, à prendre des décisions fortes afin de garantir que la santé publique demeure la seule boussole guidant l’action gouvernementale.
Une position qui ignore les enquêtes en cours
Une telle position ignore toutefois le fait qu’une mission conjointe, composée d’experts du ministère de la Santé et de l’Hygiène publique, du ministère du Commerce et d’un représentant de l’Assemblée nationale, a déjà entamé ses travaux d’investigation au sein de Softcare, une entreprise spécialisée dans la fabrication de couches pour bébés et de serviettes hygiéniques, selon des sources officielles.
« L’enquête sur cette affaire a débuté le 19 décembre 2025 avec l’intervention de l’Inspection interne du ministère de la Santé. En parallèle, la procédure de la mission conjointe a été lancée.
Cette mission conjointe, composée d’experts du ministère de la Santé, du ministère chargé du Commerce et de l’Assemblée nationale, a entamé ses travaux d’investigation le mercredi 7 janvier 2026 », précise le communiqué publié vendredi dernier par le ministère de la Santé et de l’Hygiène publique.
Le document précise en outre que, faisant suite à son communiqué du 18 décembre 2025, le ministère de la Santé et de l’Hygiène publique, conformément à son engagement, informe le public que « la mission conjointe d’enquête annoncée dans le cadre de l’inspection de l’entreprise Softcare par l’ARP est actuellement en cours ».
Le ministère de la Santé réitère son engagement à revenir vers le public avec des informations précises, vérifiées et conformes à la réalité dès que la mission aura soumis son rapport, appelant l’ensemble de la population à garder son calme et réaffirmant son attachement à la sécurité sanitaire et au respect de la réglementation en vigueur.
Extension du contrôle parlementaire
Trois membres de la 15ᵉ législature de l’Assemblée nationale du Sénégal ont soumis une demande officielle à la présidente de la Commission de la Santé, de la Population, des Affaires sociales et de la Solidarité nationale afin de faire la lumière sur la situation au sein de l’Agence sénégalaise de Réglementation Pharmaceutique (ARP), notamment depuis l’éclatement de la dite affaire Softcare.
Dans ce contexte, les trois députés ont écrit à la présidente de la Commission pour demander l’audition du Directeur général de l’ARP. Dans leur lettre officielle datée du 17 novembre 2025, enregistrée le 9 janvier 2026, cosignée et transmise au ministre de la Santé et de l’Hygiène publique, les députés El Hadji Ousmane Fall, Ousmane Diop et Ousmane Ciss demandent formellement l’audition du Directeur général de l’ARP concernant les dysfonctionnements identifiés au sein de l’agence.
Cette initiative des trois parlementaires donne à réfléchir sur la cohérence des actions posées au Parlement. Comment, en effet, comprendre cette échappée volontaire au sein de l’assemblée nationale alors qu’une mission destinée à éclairer l’opinion y a été déjà validée. La démarche solitaire des députés a tout l’air d’une commande au nom d’intérêts occultes. Au demeurant, l’insoumission flagrante des députés à l’autorité ou à la solidarité parlementaire est sans conteste.
L’affaire Softcare pourrait-elle en dissimuler une autre ?
L’affaire Softcare est-elle la déclinaison d’une vaste bagarre d’intérêts cachés ? Cette question est loin d’être dénuée de sens, compte tenu de l’agitation fébrile et intrigante qu’elle a suscitée ces derniers temps. En effet, trop d’actions ont été menées pour ne pas suggérer l’existence de nombreux intérêts gravitant autour de Softcare.
Comment expliquer autrement que le ministère de la Santé et de l’Hygiène publique se retrouve au centre des critiques alors que la commission conjointe d’enquête avec le ministère du Commerce n’a pas encore rendu ses conclusions ?
Au départ, Softcare aurait dû rester s’inscrire dans le cadre d’une procédure administrative de routine : inspection, rapport technique, mesures correctives, puis communication. Le contrôle sanitaire dans un pays organisé est indispensable. A l’instar des forces de défense et de sécurité, le contrôle protège les citoyens et garantit la qualité des produits mis sur le marché. Cette réalité a été vraisemblablement foulée au pied laissant la place à une politisation sans fard articulée à une communication suspecte. Aucun délai n’est alors accordé à la confirmation des faits.
C’est dans ce contexte que survient la prise de parole publique des pharmaciens inspecteurs. Un tournant est marqué dans l’affaire Softcare. En contestant un communiqué officiel qu’ils estiment non conforme à la réalité de leur mission, ils ont mis en évidence une rupture grave entre l’expertise technique et la communication administrative.
Impossible, à cette étape, de ne pas voir une autre certitude : Softcare procède d’un désaccord sur la gouvernance administrative et non sanitaire. La prise de parole d’un acteur-clé suffit pour illustrer l’intrusion de la politique dans cette affaire. L’intervention de ce cadre avant la validation des rapports d’inspection imprime au dossier un virage politique difficile à contester.
Du côté de Softcare : qui tire profit en coulisses ?
Alors que l’enquête conjointe menée par le Ministère de la Santé et le Ministère du Commerce est toujours en cours, de nombreuses lettres de pétition attribuées à des employés de Softcare ont émergé sur les réseaux sociaux. Après vérification, le contenu de ces lettres s’est avéré authentique. Dans cette ambiance, où l’affaire a suscité une forte émotion au sein de l’opinion publique -notamment en raison de la nature sensible des produits concernés (serviettes hygiéniques et couches pour bébés)-Softcare a déclaré que des informations erronées étaient diffusées, susceptibles d’induire le public en erreur. L’entreprise a averti qu’elle se réservait le droit d’engager toutes les actions judiciaires nécessaires afin de défendre ses intérêts et de protéger son image.
Dans un communiqué transmis à Point Actu, la direction de Softcare a souligné le caractère non fondé des accusations et a appelé à la prudence. Elle considère que le débat public autour de cette affaire a été marqué par des extrapolations et des jugements hâtifs en l’absence de conclusions officielles des autorités compétentes.
En conséquence, la société a déclaré faire pleinement confiance au gouvernement sénégalais ainsi qu’à l’équipe d’enquête conjointe mise en place pour faire la lumière sur cette affaire.
Appel à la patience
Softcare a en outre invité les consommateurs et l’ensemble de la population à attendre calmement les résultats de l’enquête en cours et à s’en remettre exclusivement aux conclusions finales rendues par les autorités habilitées.
Pour l’entreprise, seule une enquête rigoureuse et objective permettra d’établir les faits et de déterminer les responsabilités, à l’abri de toute pression médiatique ou spéculation.
Impact économique et social
En tant qu’entreprise apportant une contribution déterminante à l’économie nationale, Softcare revendique plus de 500 emplois directs et des milliers d’emplois indirects, soulignant que ses activités constituent une source de revenus pour de nombreuses familles.
À ce titre, la société affirme n’avoir aucun intérêt à compromettre la santé des consommateurs ni à mettre en péril la confiance bâtie depuis son implantation dans le pays.
Alors que l’enquête conjointe menée par le Ministère de la Santé et le Ministère du Commerce est toujours en cours, nous recevons de nombreuses lettres de pétition provenant d’employés de Softcare.
L’enquête n’est pas terminée, mais la pression de l’opinion publique commence déjà à bouleverser leur quotidien — pression au travail, anxiété au sein des familles, de nombreux salariés ordinaires se retrouvent aujourd’hui projetés au cœur de la tempête.
Dans leurs lettres, les employés rappellent sans cesse qu’ils respectent la procédure et attendent les résultats, mais demandent aussi que l’opinion publique regarde une réalité en face. Sous le poids de la polémique, ce ne sont pas seulement l’entreprise qui est affectée, mais des citoyens et des familles sénégalaises entières.
Leur attente est unique : que des conclusions officielles et faisant autorité soient rendues rapidement, afin que l’affaire revienne aux faits.
Quelles sont les motivations sous-jacentes et qui tire les ficelles ?
Compte tenu de l’ensemble de ces éléments, il n’est pas difficile de constater que, derrière cette offensive médiatique en constante escalade et traversée de tensions latentes, pourraient se cacher des motivations qui n’ont pas été rendues publiques. Certains intérêts sont-ils menacés par l’existence et la croissance de Softcare ?
Des sources bien informées de l’activité des entreprises au Sénégal sont catégoriques : l’ouverture du marché à la concurrence fait des perdants.
Des groupes dont la survie est menacée nourrissent du ressentiment à l’égard de l’expansion et du succès de Softcare. En alimentant des controverses de marque non vérifiées, des concurrents ont pu capter des parts de marché qui seraient autrement revenues à Softcare.
Parallèlement, une lutte interne discrète, évoquant des règlements de comptes au sein de la haute direction de l’ARP, alimente également la campagne contre Softcare.
Si l’affaire Softcare a été portée à un niveau d’anormalité aussi élevé, ce n’est pas en raison d’un simple problème sanitaire, mais parce qu’elle a été instrumentalisée par un conflit politique sans précédent ainsi que par des manœuvres commerciales de concurrents cherchant à s’emparer de la position de Softcare sur le marché.
Une question s’impose dans ce tumulte entretenu par une rude bataille d’intérêts : des milliers de travailleurs, de distributeurs, de consommateurs, et l’État lui-même, doivent-ils payer le prix de luttes de pouvoir internes ?
Source journal Point Actu