« Don de soi pour la patrie » : quand le slogan se heurte à la réalité (par Ibrahima Baba SALL)
Le « don de soi pour la patrie », répété à longueur de discours par Ousmane Sonko et ses partisans, semble aujourd’hui se fracasser contre la réalité des actes. À l’épreuve du pouvoir, ce qui devait incarner une rupture avec les anciennes pratiques apparaît, pour beaucoup, comme un simple slogan politique.
Pendant des années, Ousmane Sonko a fait des fonds politiques de la Primature, d’un montant de 1,77 milliard de francs CFA, l’un des symboles de la gouvernance qu’il combattait. Il dénonçait avec vigueur ce qu’il considérait comme des dépenses discrétionnaires incompatibles avec la transparence qu’il promettait aux Sénégalais. Aujourd’hui, les citoyens sont en droit de s’interroger : où est passée cette exigence de sobriété et de rupture ?
La nomination de dix anciens ministres de son gouvernement au sein de son cabinet à l’Assemblée nationale soulève de nombreuses questions. À quoi répond une telle concentration d’anciens membres du gouvernement dans une institution dont la vocation première est de légiférer et de contrôler l’action gouvernementale ? Faut-il y voir la volonté de reconstituer, de manière informelle, un gouvernement parallèle au sein du Parlement ? Ou s’agit-il simplement de recaser des responsables politiques devenus sans fonction ministérielle ?
Cette décision nourrit inévitablement le procès en contradiction. Les mêmes qui dénonçaient hier le clientélisme, les privilèges et les nominations de complaisance donnent aujourd’hui le sentiment de reproduire les mécanismes qu’ils avaient promis d’abolir.
Plus étonnant encore, ces anciens ministres continuent de bénéficier, conformément aux règles applicables, de leur traitement pendant plusieurs mois après leur départ du gouvernement. Dès lors, beaucoup s’interrogent sur l’opportunité de leur attribuer immédiatement de nouvelles fonctions, alors que de nombreux cadres compétents, militants de longue date ou simples citoyens, auraient pu apporter un regard neuf et des compétences différentes au fonctionnement de l’Assemblée nationale.
Cette situation alimente d’ailleurs des frustrations au sein même de Pastef. Plusieurs militants, qui ont consenti d’importants sacrifices durant les années d’opposition, peuvent légitimement se demander si le changement promis consistait à élargir les opportunités ou à concentrer les responsabilités entre les mêmes visages. Le risque est grand de voir s’installer une déception chez ceux qui croyaient que la rupture serait d’abord une rupture avec les pratiques de distribution des postes.
Au-delà de ces nominations, un autre enseignement semble se dégager des derniers mois. L’exercice du pouvoir a rappelé une réalité institutionnelle fondamentale : au Sénégal, le Président de la République demeure le chef de l’État et le détenteur des principales prérogatives constitutionnelles de l’exécutif. Les événements récents ont montré que la conduite des affaires de l’État ne se réduit ni aux discours militants ni aux mobilisations sur les réseaux sociaux.
Pendant ce temps, Ousmane Sonko, réduit au chômage, semble consacrer une part importante de son énergie à renforcer l’implantation politique de son parti, notamment à travers des tournées et des campagnes d’adhésion. Ce choix peut être interprété comme la volonté de consolider une organisation dont l’audience demeure particulièrement forte dans l’espace numérique et faible sur l’ensemble du territoire national.
Enfin, l’heure du bilan commence à sonner pour le projet Solutions, présenté comme le fruit de la réflexion de près de 4 000 cadres. Les Sénégalais étaient en droit d’attendre une gouvernance exemplaire, des réformes ambitieuses et une production législative à la hauteur des promesses formulées pendant de longues années. Plus le temps passe, plus le contraste entre les ambitions affichées et les premières réalisations nourrit le débat public.
En politique, les discours séduisent, mais ce sont les actes qui convainquent. La véritable rupture ne se proclame pas ; elle se démontre. Lorsque les pratiques d’hier semblent réapparaître sous de nouveaux visages, il devient difficile de soutenir que le changement est au rendez-vous. Le « don de soi pour la patrie » ne peut être crédible que s’il s’applique d’abord à ceux qui exercent le pouvoir, en renonçant aux privilèges, aux logiques de fidélité personnelle et aux arrangements politiques. À défaut, il restera ce que beaucoup commencent à y voir : un slogan efficace pour conquérir le pouvoir, mais insuffisant pour convaincre dans son exercice.
Ibrahima Baba SALL
Ancien Premier Vice-président de l’Assemblée nationale
Maire de Bakel.
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