L’informel hors des radars budgétaires ? Une lecture incomplète des finances publiques
Dans les rues de Dakar, de Thiès ou de Kaolack, des milliers de commerçants, d’artisans et de transporteurs s’acquittent chaque jour de redevances, tickets et licences. Pourtant, l’idée persiste que l’économie informelle échappe largement à l’impôt. Cette perception, solidement ancrée dans le débat public, ne résiste pas à l’examen des faits. Les acteurs non enregistrés dans le système fiscal national contribuent déjà de manière significative, mais sous des formes diffuses, fragmentées et rarement visibles dans les statistiques budgétaires.
Il convient toutefois d’opérer une distinction essentielle. Les contributions versées par ces acteurs relèvent majoritairement de prélèvements locaux, perçus par les municipalités, les communes, les comités de gestion de marchés ou certaines structures intermédiaires. Elles ne prennent pas la forme des grands impôts d’État tels que l’impôt sur le revenu, l’impôt sur les sociétés ou les droits de douane, qui alimentent directement le budget national. C’est précisément cette différence qui entretient la confusion entre absence d’imposition nationale et absence totale de contribution.
Des travaux menés par l’International Centre for Tax and Development au Ghana et en Tanzanie montrent que les opérateurs informels paient régulièrement des taxes municipales, des droits de place, des licences d’activité ou encore des redevances journalières. À Accra, une enquête de terrain a révélé que plus de 80 % des commerçants non enregistrés versaient au moins un paiement obligatoire à une autorité locale ou à un collecteur reconnu. Ces sommes, bien qu’extérieures au système fiscal central, constituent bel et bien une contribution obligatoire.
Au Sénégal, la Direction de la prévision et des études économiques estime que le secteur informel représente environ 97 % des unités économiques et plus de 40 % du produit intérieur brut. Dans les marchés urbains, les vendeurs paient quotidiennement des tickets d’occupation, des frais de nettoyage et des cotisations aux comités de gestion. Dans les gares routières, les chauffeurs de transport interurbain ou suburbain s’acquittent de droits de stationnement, de frais de chargement et de contributions syndicales. Ces flux financiers alimentent principalement les budgets municipaux ou des structures locales. Très peu de ces montants remontent vers le Trésor public national.
Cette architecture fiscale morcelée explique en partie le malentendu. Les contributions versées ne prennent pas la forme d’un impôt déclaré annuellement ni d’une imposition progressive fondée sur le revenu réel. Elles sont locales, souvent payées en espèces, parfois collectées par délégation. Elles échappent donc à la comptabilité fiscale nationale et aux indicateurs classiques de pression fiscale. Pourtant, pour les ménages concernés, il s’agit bien de charges obligatoires qui amputent un revenu déjà instable.
Le caractère régressif de ces prélèvements suscite des interrogations. Les petits opérateurs paient fréquemment des montants fixes, indépendants de leur chiffre d’affaires réel. Une vendeuse de fruits ou un réparateur de téléphones peut verser plusieurs milliers de francs CFA par semaine sans bénéficier d’une protection sociale ni d’un accès facilité au crédit. À l’inverse, certaines entreprises formelles disposent d’exonérations, d’incitations ou de mécanismes d’optimisation qui réduisent leur contribution effective au budget de l’État.
Ce décalage nourrit un sentiment d’iniquité. Les services municipaux restent insuffisants dans de nombreux marchés, les infrastructures sont dégradées et la traçabilité des recettes demeure limitée. L’absence de visibilité sur l’utilisation des fonds affaiblit la confiance et renforce l’idée d’un système déséquilibré.
Pour les administrations fiscales africaines, la question n’est plus de savoir si l’économie informelle contribue, mais comment rationaliser cette contribution et mieux articuler fiscalité locale et fiscalité nationale. L’African Tax Administration Forum souligne depuis plusieurs années la nécessité de simplifier les régimes présomptifs, d’améliorer l’enregistrement et de renforcer la transparence dans la collecte locale. L’enjeu ne se limite pas aux recettes publiques. Il touche à la cohérence de l’architecture fiscale et à la qualité du contrat social.
Mieux documenter ces flux, clarifier la répartition entre collectivités locales et État central, harmoniser les prélèvements et offrir en retour des services tangibles constituent des pistes prioritaires. La digitalisation progressive des paiements municipaux, expérimentée dans certaines communes sénégalaises, pourrait réduire les pertes et rendre les circuits financiers plus lisibles. Encore faut il que cette modernisation s’accompagne d’une amélioration visible des infrastructures et d’un accès élargi à la protection sociale.
L’idée que l’économie informelle ne paie pas d’impôts relève donc davantage du raccourci que de la réalité. Elle contribue déjà, principalement au niveau local, à travers une multitude de prélèvements obligatoires. La véritable interrogation porte sur l’équité, la coordination entre niveaux de pouvoir et la destination de ces contributions. Transformer une mosaïque de redevances municipales en un système fiscal cohérent et équilibré demeure l’un des chantiers majeurs des politiques publiques en Afrique.
Commentaires (1)
Participer à la Discussion
Règles de la communauté :
💡 Astuce : Utilisez des emojis depuis votre téléphone ou le module emoji ci-dessous. Cliquez sur GIF pour ajouter un GIF animé. Collez un lien X/Twitter, TikTok ou Instagram pour l'afficher automatiquement.