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Autorité de régulation pharmaceutique : La direction plaide la réforme, les syndicats crient à la dérive

Auteur: Yandé Diop

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Autorité de régulation pharmaceutique : La direction plaide la réforme, les syndicats crient à la dérive

À l’Autorité de régulation pharmaceutique (ARP), la bataille des récits est désormais publique. Une note stratégique du directeur général, vantant des réformes jugées vitales pour la souveraineté pharmaceutique du Sénégal, a provoqué une riposte frontale des syndicats SAMES et SUTSAS, qui dénoncent une gouvernance autoritaire, opaque et dangereuse pour la sécurité sanitaire. Décryptage d’un bras de fer à haut risque.

Une direction qui invoque la souveraineté et l’urgence réformatrice

Dans une note stratégique largement diffusée, le directeur général de l’ARP s’emploie à justifier les réformes engagées depuis son arrivée. Il y décrit un secteur pharmaceutique national estimé à 300 milliards F CFA par an, dépendant à 95 % des importations et donc vulnérable aux chocs logistiques, géopolitiques et inflationnistes.

Selon la direction, les mesures prises constituent une « première traduction opérationnelle » de l’Agenda Sénégal 2050 en matière de souveraineté sanitaire. Le document met en avant un renforcement des inspections, des saisies de médicaments illicites évaluées à plus de 5 milliards F CFA, une protection accrue de l’industrie locale ainsi qu’une réorganisation des circuits logistiques internationaux permettant, selon les projections, des économies pouvant atteindre 120 milliards F CFA par an.

Mais le cœur du message est ailleurs. Le directeur général alerte sur des « risques politiques, économiques et institutionnels très élevés », liés au déplacement de rentes estimées à plus de 150 milliards F CFA. Plus les réformes avancent, explique-t-il en substance, plus elles dérangent des intérêts puissants, susceptibles d’activer des leviers de déstabilisation, y compris internes à l’institution.

Le document conclut sans ambiguïté : « Le véritable risque pour l’État ne réside pas dans la poursuite des réformes, mais dans leur interruption ou leur affaiblissement. »

La riposte syndicale : “Ce n’est pas une réforme, c’est une dérive.”

Cette lecture est violemment contestée par la section SAMES et la sous-section SUTSAS de l’ARP. Dans une réponse argumentée et sans concession, les syndicats estiment que la note du DG ne relève ni de l’analyse stratégique ni de la gouvernance publique, mais d’un « mémoire de plaidoirie » destiné à légitimer des pratiques qu’ils jugent illégales.

« Vous construisez un récit héroïque où toute critique devient sabotage et tout contradicteur un ennemi de la souveraineté », accusent-ils, dénonçant une gouvernance par la peur et l’amalgame.

Les syndicats rejettent fermement l’assimilation faite entre résistances externes liées aux lobbies économiques et résistances internes portées par les agents. Pour eux, dénoncer des mutations punitives, un népotisme présumé ou une opacité dans les recrutements relève du droit syndical et du devoir d’alerte, non d’un sabotage institutionnel.

Des chiffres contestés et une communication jugée trompeuse

L’un des points de crispation majeurs porte sur les résultats chiffrés brandis par la direction. Les syndicats jugent « scientifiquement improbable » le montant de plus de 5 milliards F CFA de saisies, estimant qu’il servirait avant tout à impressionner les autorités de tutelle.

Selon eux, la majorité des produits saisis seraient des aphrodisiaques, des vitamines ou des cosmétiques à allégations douteuses, sans rapport avec les valeurs avancées. « Où sont les preuves auditées et vérifiables de ces gains ? », interrogent-ils, soulignant qu’une estimation ne saurait être assimilée à une réalisation comptable.

Ils s’étonnent par ailleurs que ces « succès » supposés s’accompagnent, selon eux, d’une dégradation sans précédent du climat social, marquée par des tensions internes et une perte de crédibilité de l’institution.

Assainissement interne ou purge administrative ?

La direction affirme avoir mis fin à des pratiques de corruption internes liées aux autorisations et aux AMM. Une affirmation que les syndicats qualifient d’« insulte à l’intelligence collective ».

« Qui surveille le surveillant ? », lancent-ils, accusant la direction d’écarter des agents intègres et compétents qui refuseraient de « fermer les yeux » sur certaines irrégularités. Les mutations seraient, selon eux, motivées non par l’intérêt du service, mais par le degré d’adhésion personnelle à la ligne du DG.

Ils réclament la publication immédiate des audits RH, financiers et logistiques, estimant que leur non-publication alimente les soupçons de mauvaise gouvernance.

Un enjeu qui dépasse le conflit social

Au-delà de l’affrontement verbal, les syndicats soulèvent des inquiétudes lourdes : autorisations suspectes, certificats de bonnes pratiques de fabrication délivrés sans conformité avérée, tentatives d’importation ou d’exportation frauduleuses. Des pratiques qui, selon eux, menacent directement la sécurité sanitaire des populations.Ils exigent l’arrêt immédiat des mutations contestées et l’ouverture d’une enquête indépendante, confiée à l’IGE, à la Cour des comptes ou à une commission parlementaire.

Souveraineté pharmaceutique, mais à quel prix ?

Si les deux camps se réclament de la souveraineté pharmaceutique, ils s’opposent frontalement sur la méthode. La direction invoque l’urgence, la résistance des rentes et la nécessité d’un soutien politique fort. Les syndicats, eux, mettent en garde contre une réforme menée au mépris des textes, des agents et des procédures.

Dans cette confrontation, l’ARP apparaît à un point de rupture. Soit le conflit débouche sur un arbitrage institutionnel clair, restaurateur de confiance et de légitimité. Soit il s’enlise, au risque d’affaiblir durablement une institution centrale pour la politique de santé et d’industrialisation pharmaceutique du Sénégal.

Auteur: Yandé Diop
Publié le: Dimanche 25 Janvier 2026

Commentaires (1)

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    Amdy il y a 8 minutes
    La situation à l'ARP semble avoir atteint un point de non retour entre la Direction et les syndicats, elle est due à la surdité des autorités et n'a rien de surprenant.
    D'ailleurs, au rythme où vont les confrontations par presse interposée, les mouvements de grève et autres dénonciations, nous sommes, nous autres usagers et sénégalais tout court, en droit de nous demander si nous sommes vraiment en République. L'état devrait se ressaisir avant qu'il ne soit trop tard. Aujourd'hui, force est de reconnaître que cette agence n'est que l'ombre d'elle-même avec la mise à l'écart de cadres compétents au profit de la cour, de la famille et des affinités, une gestion des plus opaques et une déliquescence profonde du tissu social. Le balai du président de la République devrait y faire un tour dans les plus brefs délais.

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