[Focus] Finances publiques : Qui détient réellement la dette des États africains ?
Lorsqu’un pays annonce que sa dette publique atteint plusieurs milliers de milliards de FCFA ou plusieurs dizaines de milliards de dollars, l’attention se concentre généralement sur le montant total à rembourser. Pourtant, une autre question mérite d’être posée : à qui cet argent est-il dû ? La réponse est devenue de plus en plus diversifiée au fil des années, au point que la structure des créanciers est aujourd’hui presque aussi importante que le niveau d’endettement lui-même.
Cette évolution est relativement récente. Dans les années 1980 et 1990, la dette de nombreux pays africains était principalement détenue par des institutions multilatérales comme le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale ou la Banque africaine de développement (BAD), ainsi que par des États partenaires regroupés notamment au sein du Club de Paris. La situation a profondément changé depuis le début des années 2000 avec le développement des marchés financiers africains et l’ouverture croissante des États aux investisseurs internationaux.
Aujourd’hui, la dette publique africaine est détenue par une grande variété d’acteurs dont les intérêts, les horizons d’investissement et les exigences peuvent être très différents. Cette diversification a permis aux États d’accéder à davantage de financements, mais elle a aussi rendu la gestion de la dette plus exigeante.
Le marché régional de l'UEMOA : Le pivot des investisseurs institutionnels
Dans l’espace UEMOA, les banques commerciales figurent parmi les principaux détenteurs de dette publique. Lorsqu’un État émet des bons du Trésor ou des obligations sur le marché régional, les établissements bancaires sont souvent les premiers souscripteurs. Selon les données de la BCEAO et d’UMOA-Titres, les banques représentent encore la majorité des investisseurs sur le marché des titres publics de l’Union, même si leur poids tend progressivement à diminuer avec l’arrivée d’autres catégories d’investisseurs.
Cette évolution est visible à travers la croissance du marché régional. L’encours des titres publics dans l’UEMOA dépassait 20 000 milliards FCFA en 2025, contre moins de 5 000 milliards FCFA au début des années 2010. Une partie importante de cette dette est détenue par des institutions financières régionales qui utilisent ces titres comme placements relativement sûrs et liquides.
Les compagnies d’assurance occupent également une place croissante. Elles gèrent des engagements de long terme liés aux contrats d’assurance-vie ou aux produits d’épargne et recherchent des actifs capables de générer des revenus réguliers sur plusieurs années. Les obligations souveraines répondent souvent à cette logique.
Les fonds de pension suivent une démarche comparable. Dans plusieurs pays africains, les caisses de retraite figurent parmi les principaux investisseurs institutionnels. Les actifs gérés par ces organismes se chiffrent parfois en centaines ou en milliers de milliards de FCFA. Une partie de ces ressources est investie dans la dette publique afin de sécuriser les retraites futures tout en procurant des revenus relativement prévisibles.
L'ère des Eurobonds : L'ouverture aux marchés internationaux
Le développement des marchés internationaux a ajouté une autre catégorie de créanciers. Depuis le Ghana en 2007, puis le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Bénin, le Kenya ou encore l’Angola, plusieurs États africains ont émis des eurobonds, c’est-à-dire des obligations placées auprès d’investisseurs internationaux. Ces titres sont achetés par des fonds d’investissement, des compagnies d’assurance, des banques, des gestionnaires d’actifs et parfois des fonds spéculatifs situés en Europe, en Amérique du Nord, au Moyen-Orient ou en Asie.
La Côte d’Ivoire fournit un exemple révélateur de cette transformation. Le pays est devenu l’un des emprunteurs africains les plus actifs sur les marchés internationaux. En janvier 2024, Abidjan a levé 2,6 milliards de dollars sur les marchés internationaux à travers une émission combinant une obligation classique et une obligation liée au développement durable. Derrière cette opération se trouvent des milliers d’investisseurs répartis dans plusieurs régions du monde.
Les institutions multilatérales demeurent néanmoins des créanciers importants. Selon les données de la Banque mondiale, la dette extérieure publique des pays à revenu faible et intermédiaire reste largement détenue par les banques multilatérales de développement et les institutions internationales. Ces financements présentent souvent des maturités plus longues et des taux d’intérêt inférieurs à ceux des marchés financiers.
La structure de la dette sénégalaise reflète parfaitement cette diversité. Une partie est détenue par des créanciers multilatéraux comme la Banque mondiale, la BAD ou le FMI. Une autre provient des marchés financiers régionaux de l’UEMOA. À cela s’ajoutent les eurobonds, les financements bilatéraux et divers emprunts contractés auprès d’institutions internationales.
Des logiques de remboursement hétérogènes face aux risques
Cette répartition n’est pas anodine car tous les créanciers ne réagissent pas de la même manière en période de difficulté. Une institution multilatérale peut accepter certains réaménagements ou accompagner un programme de redressement économique. Les investisseurs privés, eux, répondent davantage à des logiques de rendement et de gestion du risque. Cette différence explique pourquoi la composition du portefeuille de dette est suivie avec autant d’attention par les économistes.
La question de la maturité est également importante. Une debt remboursable dans vingt ans n’exerce pas la même pression budgétaire qu’une dette arrivant à échéance dans deux ou trois ans. Selon le FMI, plusieurs pays africains font face à un risque de refinancement accru lorsque la part de leur d'endettement de court terme devient trop importante. Les États cherchent donc généralement à allonger la durée moyenne de leurs emprunts afin de réduire cette vulnérabilité.
Les banques centrales peuvent également détenir de la dette publique dans certains contextes. Dans plusieurs économies développées, les programmes d’achats d’actifs mis en place après la crise financière de 2008 puis durant la pandémie ont conduit les banques centrales à devenir des détenteurs majeurs de dette souveraine. Dans l’UEMOA, le cadre institutionnel est différent, mais la BCEAO intervient ponctuellement à travers certains mécanismes liés à la gestion de la liquidité bancaire et au fonctionnement du marché des titres publics.
Les particuliers participent aussi, même si leur poids reste souvent plus limité. Les appels publics à l’épargne lancés par certains États permettent à des citoyens d’investir directement dans des obligations souveraines. Le Sénégal, la Côte d’Ivoire ou le Bénin ont régulièrement recours à ce type d’opérations afin d’élargir leur base d’investisseurs.
Au final, la dette publique n’est pas détenue par une seule catégorie d’acteurs. Derrière les chiffres globaux se trouve un ensemble de banques, de compagnies d’assurance, de fonds de pension, d’institutions multilatérales, d’investisseurs internationaux et parfois de simples épargnants. Comprendre qui détient la dette est devenu aussi important que mesurer son volume, car la stabilité financière d’un État dépend autant de la taille de sa dette que de la nature des créanciers auxquels il doit rendre des comptes.
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