Le 19 avril 2025, Bamako accueillera l’avant-première d’un documentaire aussi puissant que nécessaire : I Djantô – ou Prends garde en français – réalisé par Soussaba Cissé, fille du légendaire cinéaste malien Souleymane Cissé. Une œuvre cinématographique, profondément engagée qui plonge le spectateur dans les méandres de la crise malienne qui secoue le pays depuis 2012. Mais plus qu’un simple film, I Djantô se présente comme un acte de mémoire, de résistance et d’hommage, un miroir tendu à la société malienne et un passage de témoin entre deux générations d’artistes militants.
À travers une série de témoignages bruts, touchants et souvent bouleversants, I Djantô donne la parole à celles et ceux qu’on entend peu ; des citoyens ordinaires, des déplacés, des rescapés de massacres intercommunautaires, des membres de la société civile, tous porteurs d’un vécu souvent tragique, mais aussi d’un courage extraordinaire. Loin des raccourcis simplistes sur les violences ethniques, le documentaire explore en profondeur les racines politiques, sociales et économiques des tensions. Il démonte les fausses évidences, nuance les perceptions, et interpelle sur les responsabilités à différents niveaux.
L’ambition de Soussaba Cissé dépasse largement la simple documentation des faits. I Djantô est à la fois un film de mémoire, un cri d’alerte et un appel à la mobilisation collective. En choisissant comme titre cette expression bambara qui signifie Prends garde, la réalisatrice lance une mise en garde, celle d’un pays qui risque de se briser définitivement si les fractures ne sont pas prises au sérieux. Elle invite à la vigilance, à l’engagement, mais aussi à la réconciliation et à l’unité nationale.
Dans sa note d’intention, Soussaba Cissé explique avec émotion son objectif : « À travers ce film, je souhaite non seulement rendre hommage aux victimes de ces violences, mais aussi ouvrir un débat sur la nécessité d’un avenir commun. Ce n’est pas seulement un film, c’est un appel à l’action collective pour éviter que notre pays ne sombre dans l’oubli. » Pour elle, le cinéma n’est pas un simple outil artistique, mais un levier de transformation sociale. Une arme pacifique mais puissante, qui porte la mémoire, éclaire les consciences et incite au changement.
La première projection, prévue au Magic Ciné (ex-Babemba) à Bamako, prend une dimension symbolique forte. Placée sous le parrainage du Président de la Transition, le Général Assimi Goïta, elle se veut un moment de communion nationale autour de la douleur, mais aussi de l’espoir. À cette occasion, le film sera aussi présenté comme un hommage solennel à Souleymane Cissé, décédé le 19 février 2025.
Réalisateur visionnaire et figure majeure du cinéma africain, Souleymane Cissé a marqué à jamais l’histoire du 7e art avec des œuvres puissantes comme Yeelen (1987), qui lui valut le Prix du Jury à Cannes, faisant de lui le premier cinéaste subsaharien à être récompensé à ce niveau international. En 2023, il recevait encore le prestigieux Carrosse d’Or, venant saluer l’ensemble de sa carrière. Son décès a marqué la fin d’une époque, mais I Djantô, par la main de sa fille, prolonge son combat pour un cinéma engagé, libre et enraciné dans les réalités africaines.
L’impact de I Djantô ne se limitera pas aux frontières maliennes. Le documentaire entame une tournée internationale, avec des projections prévues dans plusieurs pays africains, européens et aux États-Unis. L’objectif est clair : porter la voix du Mali sur la scène mondiale, faire entendre ses douleurs, ses luttes et ses espoirs, et inscrire la reconstruction du pays dans une dynamique de solidarité globale.
Pour de nombreux observateurs, I Djantô est bien plus qu’un film. « Ce film est un document essentiel pour comprendre la complexité des conflits au Mali. Il offre une perspective unique sur la réalité du terrain et l’humanité des personnes qui souffrent », estime Moïse Mounkoro, analyste à TV5 Monde. En mêlant habilement le regard artistique à une exigence documentaire rigoureuse, Soussaba Cissé signe une œuvre de portée universelle, capable d’éveiller les consciences au-delà du Mali.
I Djantô s’inscrit ainsi dans la lignée des grandes œuvres africaines de témoignage et de résilience. À travers la caméra de Soussaba Cissé, c’est une nouvelle génération de cinéastes africains qui s’élève, consciente de ses responsabilités historiques et portée par l’héritage d’un géant. Le documentaire réaffirme avec force que le cinéma peut être un outil de reconstruction, un instrument de paix et un ferment de cohésion nationale.
En ces temps incertains, I Djantô résonne comme une voix salutaire, un appel vibrant à la vigilance, à la mémoire et à l’engagement citoyen. Un film à voir, à débattre, et surtout, à méditer.
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