Sous les dorures des institutions genevoises, un vent de justice soufflait ce 28 mai, lors du Colloque international du Gingembre Littéraire organisé par le magazine panafricain "ContinentPremier". À l’initiative de ce rendez-vous inédit : une volonté commune de repenser les fondements de la justice postcoloniale, à l’ombre des crimes du passé.
En présence du représentant du Conseil administratif de la ville et maire de Genève, des ambassadeurs de la Francophonie, de la République démocratique du Congo, du chargé d'affaires de la mission du Sénégal, du maire de Diass, de la professeure Awa Marie Coll Seck et de nombreuses autres personnalités africaines et occidentales, les débats ont placé le Portugal au cœur des discussions.
L’intervention du professeur Rui Garrido (relations internationales, université Portucalense) et de la professeure Catherine Maia (droit international, université Lusófona et Sciences Po Paris) a mis en lumière un tournant historique : en 2024, le président portugais Marcelo Rebelo de Sousa reconnaissait publiquement la responsabilité du Portugal dans les crimes coloniaux. Un geste qualifié de "brèche dans le mur du silence européen", salué par les participants comme un acte de courage politique.
Ces deux spécialistes du droit international ont tenu en haleine le public avec leur intervention de haute qualité complétée par l'éclairage du Sénégalais Dr Ibrahima Guissé, membre du Comité des Nations Unies pour la lutte contre le racisme et la discrimination (Cerd).
Mais cette parole engageante suffit-elle?? Le colloque s’est efforcé d’examiner les moyens de traduire cette reconnaissance en réparations concrètes, tout en contournant les blocages du droit international.
L’intertemporalité : un verrou juridique puissant
Au centre des obstacles juridiques figure le principe d’intertemporalité, hérité de l’affaire Island of Palmas (1928), selon lequel un acte ne peut être jugé qu’à la lumière des normes juridiques de son époque. Cette règle rend presque impossible toute condamnation formelle des puissances coloniales pour des actes commis alors que les crimes contre l’humanité n’étaient pas codifiés.
Pourtant, certains juristes présents appellent à une relecture critique. Ils invoquent la clause Martens (1899), fondement du droit humanitaire moderne, qui reconnaît "les lois de l’humanité" et la "conscience publique" comme sources du droit. Une base morale sur laquelle s’appuient de plus en plus les voix du Sud global, qui plaident pour une réforme profonde et décoloniale du droit international.
Démystifier le lusotropicalisme
Le cas portugais est d’autant plus complexe qu’il reste enlisé dans le mythe du lusotropicalisme, une idéologie née sous la dictature de Salazar (1933-1974), selon laquelle la colonisation portugaise aurait été plus « douce » ou « humaniste » que celle des autres empires. Un mythe battu en brèche lors du colloque par plusieurs chercheurs et historiens, rappelant les massacres et exactions perpétrés en Angola, au Mozambique ou en Guinée-Bissau, même après l’adhésion du Portugal à l’ONU, en 1955.
Si la responsabilité pénale de l’État portugais demeure difficile à établir du fait des normes juridiques de l’époque et de la ratification tardive des traités internationaux (après 1975, à la suite de la Révolution des Œillets), les participants ont exploré d’autres voies :
Législative : sur le modèle de la loi de 2015 facilitant la naturalisation des Juifs séfarades expulsés au XVe siècle, des mesures symboliques pourraient être mises en place en faveur des descendants des colonisés.
Diplomatique : à travers des accords renforcés de coopération, de codéveloppement ou de soutien aux infrastructures éducatives et culturelles dans les anciennes colonies.
Sociétale : via la restitution du patrimoine culturel, la revalorisation des mémoires oubliées, l'enseignement de l'histoire coloniale et l’inscription des figures africaines dans l’espace public portugais.
"Ce n’est pas une question d’argent, c’est une question de dignité"
Pour les intervenants africains, dont des diplomates venus du Sénégal et de la RDC, l’enjeu dépasse largement la simple compensation financière. Il s’agit de justice symbolique, de vérité historique et de réconciliation entre les peuples. "Ce n’est pas une question d’argent, c’est une question de dignité", a insisté un représentant de l’Union africaine.
En clôture, les organisateurs ont souligné que la justice postcoloniale ne pourra se construire sans une volonté politique sincère. Elle exige un courage moral des anciennes puissances coloniales pour reconnaître les souffrances infligées, écouter les demandes venues du Sud, et agir, non pas dans la condescendance, mais dans le respect de l’humanité partagée.
Le colloque du Gingembre Littéraire, sous la houlette du journaliste Gorguy Wade Ndoye, a ainsi ouvert une brèche dans l’ordre hérité des empires. Il reste désormais à faire de la mémoire une action et du passé une leçon de justice universelle.
Commentaires (2)
Les premiers responsables,hier comme aujourd'hui ,sont les chefs africains.
Les premiers responsables,hier comme aujourd'hui ,sont les chefs africains.
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