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Dossier de la redaction

[Enquête 1/2] Saint-Louis : L'exploitation gazière, une menace sur l'avenir des communautés côtières ?

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[Enquête 1/2] Saint-Louis : L'exploitation gazière, une menace sur l'avenir des communautés côtières ?
Dans la ville de Mame Coumba Bang (génie tutélaire des eaux), où la pêche est une tradition séculaire et un pilier de l'économie locale, la mer offre bien plus que des moyens de subsistance. Cependant, elle est menacée par l'émergence d'une nouvelle préoccupation : l'exploitation gazière offshore. Au cœur de cette ville paisible, où la vie dépend étroitement des ressources marines, les pêcheurs et les habitants expriment leurs craintes alors que la plateforme GTA, symbole controversé de cette exploitation, s'impose dans le paysage. Entre rareté des prises, conflits frontaliers et enjeux environnementaux, plongée dans un débat crucial pour l'avenir de Saint-Louis.

Sur le rivage, le regard rivé à l'horizon, scrutant chaque infime mouvement, Ndèye Fatou Fall trépigne d'impatience en attendant le retour des pirogues parties en mer. Dans l'attente fiévreuse de ce vendredi 29 décembre, c'est toute une communauté d'acteurs de la filière pêche qui guette avec anxiété le débarquement des pêcheurs sur la plage de Saint-Louis. Après plus de douze heures d'absence, les premières embarcations ne sauraient tarder à toucher terre. Enfin, le moment tant espéré se concrétise : l'une d'entre elles amorce son accostage à quelques encablures du rivage.

Alors que l'équipage, composé d'une quinzaine de pêcheurs, s'affaire à décharger la prise du jour, les mareyeurs les plus téméraires n'hésitent pas à se mouiller pour s'approvisionner, malgré les nombreuses mises en garde du capitaine de la pirogue. "Ne bloquez pas le passage ! Laissez-nous décharger tous les poissons !" lance-t-il.


Ndeye Khady Mbaye (à gauche) et Ndeye Fatou Fall (à droite), vendeuses de poissons

Dans ce tumulte où chacun tente de mettre la main sur le précieux butin, les inquiétudes se lisent sur les visages. La prise n’a pas été fructueuse. Le contenu de la barque est bien inférieur à ce qu'une pirogue pouvait contenir, il y a une dizaine d'années. Pour Ndèye Fatou Fall, soixantaine-trois ans, la moisson n’a pas été bonne.

« Je n’ai même pas pu remplir mon seau. La raréfaction du poisson est une réalité sur nos côtes. Il urge de se pencher sur cette question puisque nous ne vivons que de pêche à Guet Ndar », dit-elle. Cette vendeuse de poissons prend en charge seule l'éducation de ses petits-enfants orphelins de père.

Alors qu’elle nous décrit la situation préoccupante des acteurs de la filière pêche au niveau de la Langue de Barbarie, Ndèye Khady Mbaye nous prend au débotté et abonde dans le même sens que sa collègue. « Le poisson que nous pêchons de nos jours était autrefois considéré comme sans valeur. Ceci illustre bien la situation critique dans laquelle nous nous trouvons. La rareté des ressources est une réalité que nous affrontons », explique-t-elle.

Saint-Louis Louis est une ville de pêche avec une forte tradition dans ce secteur. La principale activité économique demeure la pêche avec un parc piroguier de 5530 pirogues.  

GTA : une plateforme controversée


Crédit : ITIE

Au-delà de la raréfaction des ressources halieutiques due à la surpêche, les acteurs de la pêche expriment leur préoccupation quant à l'exploitation imminente des réserves de gaz à la frontière entre le Sénégal et la Mauritanie par la compagnie pétrolière et gazière britannique British Petroleum (BP), à travers la plateforme Grande Tortue Ahmeyin (GTA).

En effet, à la frontière maritime entre la Mauritanie et le Sénégal, à une profondeur de 2 850 mètres, BP et ses partenaires (Kosmos Energy et PETROSEN) développent un champ gazier offrant un potentiel de production sur 30 ans. Les ressources gazières potentielles sont estimées entre 50 et 100 tcf (trillion de pieds cubes, l’unité de mesure de référence pour le gaz), soit 1 400 milliards de mètres cubes.

La phase 1 du projet GTA représente un investissement de plusieurs milliards de dollars visant à établir le bassin comme une province gazière de classe mondiale et un hub majeur du GNL, comme indiqué sur le site de BP.

Selon les pêcheurs interrogés, GTA, la plateforme de forage offshore permettant l'extraction du gaz, est effectivement construite dans la zone la plus poissonneuse des côtes saint-louisiennes.

« Cette zone est devenue inexploitable pour les pêcheurs alors qu'elle était autrefois un lieu stratégique abritant un important récif corallien nommé Diattara. Ce récif, qui était l'habitat de poissons nobles tels que le Thiof, a été détruit », déplore Elhadji Douss Fall, président des pêcheurs artisanaux à la ligne de Saint-Louis.


Elhadji Douss Fall, président des pêcheurs artisanaux à la ligne


Selon lui, depuis l’installation de la plateforme, les pêcheurs peinent à trouver du poisson et sont contraints d’aller pêcher dans les eaux mauritaniennes, réputées plus poissonneuses. Cependant, là aussi, ils font face à d’énormes difficultés car ils se voient souvent interdire de pêcher dans des zones non autorisées. Cela entraîne parfois des heurts entre eux et les garde-côtes mauritaniens.

Encadré ou lien redirigeant

Mame Ibrahima Gueye, un vétéran de la pêche, relate un événement singulier lors duquel les garde-côtes mauritaniens ont confisqué sa pirogue à la frontière entre le Sénégal et la Mauritanie.

Il y a deux mois, un canoë des garde-côtes de Ndiago, un village près de Nouadhibou, a procédé à la saisie de sa pirogue. Contrairement aux pratiques habituelles où les pêcheurs de Saint-Louis négocient la restitution de leurs biens dans de telles circonstances, Mame Ibrahima a été contraint de verser la somme de 450 000 FCFA après de longues tractations avec les autorités maritimes.

Employant des filets dormants pour sa pêche, son équipage a été pris en embuscade par les gardes mauritaniens le long de la frontière entre les deux pays. Sous la menace des fusils pointés vers eux, ils ont reçu l’ordre d’entrer en contact avec le propriétaire de la pirogue, qui s’avère être Mame Gueye lui-même.

S’ensuivirent des négociations interminables ce jour-là, comme le relate M. Gueye : « Soit vous négociez pour votre libération, soit vous payez pour récupérer votre embarcation. »

« Durant notre conversation téléphonique, ils m’ont initialement réclamé la somme de 700 000 FCFA. Je refusais, leur demandant les raisons de la confiscation de ma pirogue. C’est alors qu’ils m’informèrent qu’elle avait été appréhendée dans une zone de pêche interdite », narre Mame Gueye.

Il finit par capituler et paie la somme de 450 000 Fcfa au lieu de 700 000 Fcfa.


Photo Fama Sarr, CLPA

Pour Fama Sarr, femme transformatrice et secrétaire adjointe du Conseil local de pêche artisanale de Saint-Louis, les pêcheurs ont des problèmes pour aller en mer parce qu’on leur impose des itinéraires qui ne les arrangent pas. Un périmètre de sécurité de 500 mètres entoure la plateforme d’exploitation.

« Nous sommes inquiets depuis les recherches sismiques, craignant la destruction du fond marin ainsi que la menace qui pèse sur la quiétude de nos ressources halieutiques. En effet, le poisson n’apprécie pas le bruit », explique Fama Sarr. Elle prend exemple sur la Mauritanie qui a été plus transparente, selon elle, en faisant la cartographie de son fond marin afin d’établir un état des lieux de la mer avant l’exploitation. Cette démarche permettrait, après l’exploitation, d’évaluer et de mesurer le degré de dégradation du fond marin.

Dr Abdou Gueye : « ll n’existe pas de risque zéro, particulièrement en ce qui concerne l’exploitation pétrolière et gazière »


Les préoccupations des habitants de Saint-Louis concernant l'exploitation du gaz sont tout à fait légitimes, comme l'explique le géographe environnementaliste spécialisé dans la gestion des impacts des activités extractives, le Dr Abdou Gueye.

Selon lui, il n'existe pas de risque zéro, surtout en ce qui concerne l'exploitation pétrolière et gazière. Ce processus comprend une série d'étapes, commençant par des activités sismiques, suivies de forages, puis de développement pour l'installation des infrastructures. « La phase de production, qui est la plus longue, se termine par le démantèlement. Cette séquence peut s'étendre jusqu'à 30 ans si le gisement est important », précise l'expert.

Le Dr Gueye souligne que chaque phase de l'exploitation gazière et pétrolière a des impacts spécifiques sur l'écosystème marin, en particulier sur la biodiversité marine, qui se caractérise par la diversité des espèces écosystémiques et génétiques. « Ces impacts peuvent affecter la pêche, car ces deux activités se déroulent dans le même espace. Elles sont souvent désignées comme des activités macroéconomiques, à savoir l'industrie de la pêche et l'industrie pétro-gazière », souligne-t-il.

Pendant l'extraction, le premier traitement sur la plateforme consiste à séparer le produit des impuretés, explique-t-il. Ces impuretés peuvent générer des déchets qui, s'ils ne sont pas correctement contrôlés et rejetés en mer, peuvent contaminer l'eau et les espèces marines.

« Il existe un cadre réglementaire qui interdit le rejet de ces déchets toxiques et potentiellement dangereux dans l'environnement marin. Le défi est donc d'assurer le contrôle de ces pratiques tout en respectant le cadre réglementaire, afin de ne pas permettre aux opérateurs de rejeter ces déchets en mer », met en garde l'expert environnementaliste.

L'enjeu réside donc dans la recherche de moyens pour assurer la coexistence harmonieuse de ces deux activités et prévenir les catastrophes, comme cela s'est produit dans de nombreux pays. À travers le monde, plusieurs incidents majeurs sur des plateformes pétrolières ont été recensés.

L'explosion de la plateforme BP Deepwater Horizon dans le golfe du Mexique en 2010, les fuites de pétrole récurrentes au Nigéria, les marées noires, et plus récemment dans l'ouest du Gabon, où le groupe pétrolier franco-britannique Perenco est accusé de polluer l'environnement en raison de « négligences répétées » dans la gestion de ses infrastructures, illustrent bien cette problématique.

Des déversements accidentels peuvent contaminer l'écosystème marin, englobant à la fois la flore et la faune. « C'est particulièrement préoccupant pour l'industrie de la pêche, car une pollution peut favoriser la migration de certaines espèces commerciales, notamment les poissons. Il est donc impératif de tout mettre en œuvre pour prévenir de tels événements », prévient le Dr Abdou Gueye, dont la thèse portait sur : "Le Sénégal face aux risques environnementaux de l'exploitation des hydrocarbures : cas des gisements offshore de GTA (gaz) et Sangomar (pétrole)".

Selon le Dr Gueye, il est crucial de prévenir les explosions de plateformes, les éruptions de puits et les naufrages de navires ou de citernes, car ils peuvent entraîner des marées noires. « Ces incidents sont souvent liés à des éruptions de puits ou à des explosions de plateformes », précise-t-il.

Toujours concernant les risques associés à l'exploitation des ressources pétrolières et gazières, le Dr Abdou Gueye met en avant l'importance de distinguer entre le régime opérationnel et les déversements accidentels. « Le régime opérationnel concerne les eaux de production, les débris de forage et les chutes de forage sur la plateforme. Si ces déchets sont correctement gérés, les complications liées à la pollution peuvent être réduites. Cependant, les accidents et les déversements accidentels, souvent causés par des erreurs humaines, peuvent avoir un impact significatif sur l'écosystème et la pêche », explique-t-il.

GTA : Des manquements notés dans l’étude d’impact environnemental

Le 6 décembre 2018, après avoir examiné l'étude d'impact environnemental et social (EIES) du projet de production de gaz - GTA, la Commission néerlandaise pour l'évaluation environnementale (CNEE) a remis son rapport à la Direction de l'Environnement et des établissements classés (DEEC) du Sénégal, pointant des lacunes assez préoccupantes.

Dans son avis, la CNEE a estimé que les informations présentées dans le rapport de l'étude d'impact environnemental, nécessaires à la caractérisation des impacts, « sont incomplètes et/ou qu'elles n'ont pas été suffisamment exploitées ». Selon la CNEE, cela entraîne une « analyse insuffisante » du milieu marin et côtier, ainsi que des aspects socio-économiques de la sous-région et de sa vulnérabilité face aux impacts liés au projet. De plus, la CNEE a également constaté que l'EIES est incomplète concernant les raisons des choix effectués dans la conception du projet.

Ces lacunes dans l'information, l'analyse et la justification des choix, selon la CNEE, rendent difficile une évaluation précise de l'ampleur des impacts et de la pertinence des mesures d'atténuation proposées.

Sur cette base, la CNEE a recommandé à la Direction de l'Environnement d'exiger des promoteurs une réévaluation et une précision des impacts sur la pêche industrielle et artisanale, et, en cas d'impacts négatifs, de proposer des mesures d'atténuation et de compensation. De plus, elle recommande de développer un plan de suivi du déplacement des sédiments côtiers et de créer un plan de gestion du trait de côte.

Il est également nécessaire de compléter l'analyse des impacts cumulatifs sur les ressources halieutiques et la biodiversité, de fournir des informations sur les responsabilités et leur couverture, notamment en documentant les modalités d'indemnisation en cas de dommages (déversement accidentel), entre autres.

Avec la révision du nouveau code de l'environnement, les études d'impact prennent désormais en compte la phase sismique et le démantèlement, car chaque phase a des impacts spécifiques, souligne le Dr Gueye. Selon cet expert environnemental, l'État du Sénégal a cependant réalisé des progrès significatifs sur le plan institutionnel, politique et réglementaire. Cela s'est concrétisé par la révision du nouveau code pétrolier en 2019 et du nouveau Code de l'environnement.

Toutefois, ajoute-t-il, l'État pourrait consentir des efforts supplémentaires pour accompagner les opérateurs dans leur développement et faciliter l'intégration de la gestion durable des ressources, notamment de la pêche, qu'elle soit industrielle ou artisanale.

Au sein des communautés, une prise de conscience croissante a été notée concernant les risques susceptibles de compromettre leur principale activité. Alors que la grande majorité semble avoir une connaissance limitée à ce sujet, certains ont bénéficié de formations de renforcement de capacités, à l'instar de Fama Sarr, femme transformatrice. Elle est aussi la secrétaire adjointe du conseil local de pêche artisanale de Saint-Louis (CLPA), vice-coordinatrice de la plateforme changement climatique, Présidente de la commission sociale chargée des impactés du changement climatique AAR Sunu Aalam (Protéger notre environnement). Elle déplore le manque d'implication des communautés dans le processus d'exploitation des ressources.

Forte de son implication dans le développement de sa localité, Fama Sarr évoque le cas du Delta du Niger, au sud du Nigéria, considéré comme l'un des endroits les plus pollués de la planète. A l’image du Delta du Saloum au potentiel riche, le Delta du Niger est confronté à des problèmes environnementaux majeurs résultant de décennies d'exploitation pétrolière. Les déversements de pétrole, les fuites des infrastructures, et la pollution généralisée ont gravement affecté l'écosystème marin et la vie des communautés locales, mettant en péril leur santé, leur sécurité alimentaire, et leurs moyens de subsistance.

En ce qui concerne l'étude d'impact environnemental réalisée par l'opérateur britannique, Mme Sarr regrette le non-respect des recommandations formulées dans ce document. Suite à la destruction du récif nommé Diattara pour permettre l'installation de la plateforme d'exploitation, les pêcheurs avaient suggéré à l'exploitant d'introduire des récifs coralliens artificiels dans la zone afin de préserver l'habitat des poissons et de favoriser leur reproduction.

« Mais rien de tout cela n'a été réalisé. BP avait réalisé une première exploration de mise à l'eau, mais cela s'est soldé par un échec total, simplement parce qu'ils n'ont pas consulté les acteurs directs impliqués, qui possèdent une connaissance empirique », affirme Fama Sarr. En effet, ajoute-t-elle, les pêcheurs auraient pu indiquer à BP les emplacements appropriés pour ces récifs coralliens artificiels, qui ont disparu en quelques semaines et ont été retrouvés sur les côtes de Lompoul, ajoute-t-elle.


Photo Moulaye Mbaye président Aire marine protégée Saint-Louis

Autour du thé sous un abri faisant face à l'océan, Moulaye Mbaye, le président de l’Aire Marine Protégée (AMP) qui s'étend entre les communes de Saint-Louis, Ndiébène Gandiol et Gandon et ses camarades expriment leurs craintes.

« Nous redoutons des catastrophes pendant l'exploitation et aurions souhaité être rassurés concernant les mesures de prévention », confie Moulaye. À la question de savoir si l'opérateur britannique a pris des engagements pour préserver l'AMP, il est catégorique : « BP ne communique pas avec nous. Elle prend des décisions en interne et les met en œuvre sans nous consulter. »

En guise d’exemple, M. Mbaye révèle que BP envisage de faire passer un pipeline partant de la plateforme pour rejoindre une centrale située à Gandon. « C'est après avoir tout préparé qu'ils nous en ont informés », déplore-t-il.

Les assurances de la DEEC (ministère de l’Environnement)

Interrogé sur les éventuels impacts négatifs de l’exploitation du gaz et du pétrole, Mamadou Baldé, Point focal Oil & Gaz à la Direction de l’Environnement et des Établissements Classés (DEEC) du ministère de l'Environnement, s'est d’emblée réjoui de l'existence d'études d'impact environnemental et social préalables au démarrage de tout projet, conformément aux dispositions du Code de l'environnement sénégalais.

Selon lui, ces études ont l’avantage de prendre en charge l’ensemble des impacts, mais également d’identifier tout risque environnemental, technologique, entre autres, et de le gérer à travers un plan de gestion environnemental et social.

« En cas d’accident, des dispositions sont rapidement mises en œuvre et les moyens de secours sont identifiés et estimés. Naturellement, l’État, à travers ses services compétents, a la capacité de minimiser un accident ou un incident, grâce à ces études qui sont réalisées et aux mesures qui sont identifiées », a-t-il rassuré.

Mamadou Baldé a toutefois reconnu l’existence de risques inhérents à l’exploitation des hydrocarbures. « Oui, l’État a identifié des risques sur les ressources halieutiques, mais des mesures sont prises. Par exemple, dans le cas du projet GTA, un plan de restauration de la biodiversité est en cours. Même si les pêcheurs pensent qu’avec cette exploitation, on peut avoir une diminution des ressources, des mesures sont prises », a-t-il fait savoir.

Il ajoute qu’un plan de restauration des moyens de subsistance de ces personnes est en cours. Dans ce cadre, confie-t-il, des récifs artificiels sont en train d’être mis en œuvre pour « permettre à ces ressources de se reproduire et de continuer à nourrir ces personnes, afin que leur activité ne soit pas impactée comme on pourrait le penser ».

En cas de survenance d'accidents, le Point focal Oil & Gaz au ministère de l'Environnement affirme que l'État du Sénégal est prêt à faire face à cette éventualité. « En cas d’accident, nous savons exactement ce qu’il faut faire. Les populations peuvent être rassurées que le gouvernement du Sénégal a pris toutes les dispositions nécessaires dans le cadre de l’exploitation pétrolière et gazière pour garantir et minimiser l’impact sur la population et sur l’environnement », affirme M. Baldé.

Grosses attentes envers l'exploitation du gaz


Site de transformation

Saint-Louis, 28 décembre 2023 - Sous le soleil éclatant, les claies de séchage se dressent à côté de la mer, mais le calme règne. C'est un contraste frappant : pas d'agitation, seulement les voix préoccupées de quelques femmes transformatrices, exprimant leurs craintes et leurs aspirations dans l'attente de jours meilleurs.

Ce lieu, habituellement animé, est désormais désert cette matinée, témoignant de l'inactivité des femmes transformatrices qui le fréquentent. « Vous avez sans doute remarqué qu'il n'y a personne sur ce site de transformation. C'est tout simplement parce qu'on ne peut travailler sans notre matière première principale, qui est le poisson", explique Khady Fall, femme transformatrice de produits halieutiques. Elle qui a fait 30 ans dans ce secteur souligne qu'auparavant, le site était très fréquenté, marquant ainsi un contraste frappant avec la situation actuelle.

Selon elle, les pirogues peinent de plus en plus à se déployer en mer avec l’installation de la plateforme d’exploitation de BP. « Dans ce climat précaire, nos enfants se voient contraints d'embarquer sur ces fragiles embarcations, prenant le risque périlleux de rejoindre l'Europe. Les départs se multiplient chaque jour, reflétant les défis et les désespoirs que nous affrontons au quotidien », dit-elle l’air dépitée.


Photo Mame Fatou Dieye

Mame Fatou Dieye, elle aussi femme transformatrice, partage le même constat que Mme Fall. Elle souligne la rareté croissante des ressources halieutiques. « Le poisson se fait de plus en plus rare. Autrefois, nous pouvions réaliser des bénéfices de l'ordre de 15 000 à 20 000 FCFA par jour. De nos jours, il est difficile de rassembler même 10 000 FCFA par jour. Nous espérons sincèrement que l'exploitation du gaz profitera aux communautés, en particulier aux acteurs de la filière pêche, qui sont les plus touchés », explique-t-elle.

Elle établit un parallèle saisissant entre les difficultés rencontrées par les acteurs de la pêche et les départs massifs des migrants. « Les jeunes partent parce qu'ils n'ont plus d'espoir. Ceux qui partent laissent leurs familles dans un désarroi total. Ils étaient d'une grande aide ici, car c'étaient eux qui partaient en mer chercher le poisson. Mais comme on dit, à l'impossible nul n'est tenu. C'est difficile, lorsque l'on est le soutien de sa famille, de voir ses proches vivre dans la précarité sans avoir la possibilité d'agir. Nous comprenons les jeunes qui prennent les pirogues », déplore-t-elle.

Venue sur le site dans l'espoir de trouver du poisson fumé pour agrémenter son repas, cette Saint-Louisienne, âgée d'une soixantaine d'années, nous raconte avec nostalgie comment, dans les années prospères, elles pouvaient se procurer du poisson gratuitement auprès des pirogues fraîchement débarquées. Aida Ba, nostalgique de cette époque, exprime ses sentiments à propos de l'imminente exploitation du gaz dans sa ville natale.

Comme beaucoup de Saint-Louisiens, elle affirme avoir entendu parler d'une exploitation imminente du gaz, mais elle avoue ne pas en savoir beaucoup sur le sujet. « Nous avons entendu dire que du gaz a été découvert ici, au large de Saint-Louis, mais nous sommes dans le flou concernant les détails. BP et l'État du Sénégal devraient impliquer les pêcheurs dans leurs démarches. Nos jeunes sont très compétents. Nous déplorons le fait que BP aille chercher ailleurs sa main-d'œuvre », déclare Aida.

« Tout ce que nous souhaitons, c'est que BP soit bénéfique pour nous en offrant des opportunités de travail à nos enfants. Nous ne demandons rien de plus. Notre principale activité est la pêche, et nous ne voulons pas être empêchés d'aller en mer. Nous appelons l'État à veiller à la préservation de la mer, notre unique moyen de subsistance », insiste-t-elle.

Plaidoyer pour le respect de la loi sur le contenu local et une RSE plus bénéfique aux populations

La disposition la plus mémorable de la réforme constitutionnelle de 2016, assimilée par les populations, est sans aucun doute la suivante : « Les ressources naturelles appartiennent au peuple. Elles sont utilisées pour l’amélioration de ses conditions de vie. L’exploitation et la gestion des ressources naturelles doivent se faire dans la transparence et de façon à générer une croissance économique, à promouvoir le bien-être de la population en général et à être écologiquement durables. »

Cet article est souvent invoqué par les communautés côtières de Saint-Louis comme une antienne pour attirer l’attention des autorités étatiques et l’opérateur britannique. Dans l'attente de l'exploitation du gaz, Pape Diagne, agent de la SenEau à Dakar mais habitant de Saint-Louis, exprime son vœu le plus ardent pour sa ville natale. Travaillant dans la capitale mais ayant un lien profond avec sa communauté d'origine, il souligne l'importance pour les habitants de Saint-Louis de bénéficier des retombées positives de cette exploitation.

« Jusqu'à présent, les attentes restent insatisfaites. Alors que l'exploitation n'a pas encore débuté, les actions entreprises par l'opérateur ne sont pas de nature à inspirer confiance », confie Pape Diagne qui dit rester sur sa faim quant aux perspectives offertes par ce projet pour sa ville.

En tant que natif de Saint-Louis, il espère que les initiatives futures garantiront un développement équitable et durable pour sa communauté, créant ainsi des opportunités économiques et sociales pour tous.


Photo Baye Salla Mar

Des voix s'élèvent pour exprimer à la fois l'espoir et les préoccupations de la population locale. Baye Salla Mar, président de la Commission environnement et développement durable de la commune de Saint-Louis, souligne que l'exploitation de ces ressources représente une opportunité unique pour le développement du pays.

Il insiste sur l'importance de garantir que les retombées de cette exploitation bénéficient réellement aux communautés locales, conformément au principe selon lequel les ressources naturelles appartiennent au peuple.

M. Mar met en avant deux leviers pour assurer que les parties prenantes agissent dans l'intérêt des populations locales. Tout d'abord, il met l'accent sur la Responsabilité Sociale de l'Entreprise (RSE), soulignant que malgré les investissements de BP dans ce domaine, l'impact sur les communautés locales reste limité.

« Si BP nous dit avoir dépensé quasiment 1 milliard en termes de RSE, on ne sent pas l'impact au sein des communautés. Le problème est que BP s'oriente dans le renforcement de capacité. Certes, c'est bien mais à Saint-Louis, nous avons des problèmes beaucoup plus sérieux. Il y a beaucoup d'écoles avec des bâtiments qui menacent ruine, des structures de santé qui peinent à satisfaire les patients », plaide Baye Salla Mar.

Par ailleurs, le président de la Commission environnement et développement durable de la commune de Saint-Louis insiste sur l'importance du contenu local, en soulignant la nécessité pour l'État d'accompagner la commune de Saint-Louis et les PME locales pour favoriser l'emploi et l'implication des habitants de la région dans l'exploitation des ressources. Il insiste sur le rôle clé que joue le secteur de la pêche dans l'économie locale et appelle à des mesures concrètes pour atténuer les craintes de la population concernant les impacts environnementaux de l'exploitation.

Alors que les regards se tournent vers l'horizon, à la recherche de jours meilleurs, l’on se demande comment concilier les impératifs de développement industriel avec la préservation des ressources naturelles et des moyens de subsistance traditionnels ? Soucieuses de leur avenir, les communautés côtières tentent tant bien que mal de faire résonner leurs voix comme un appel à la vigilance et à la responsabilité.

Enquête réalisée par Alioune Badara DIATTA


6 Commentaires

  1. Auteur

    Massogui Thiandoume

    En Avril, 2024 (12:05 PM)
    Avec ces infrastructures c'est toute la côte Sénégalaise qui sera polluée et les communautés de pêcheurs traditionnelles sacrifiées. Il faut oser le dire la pêche traditionnelle qui nourrit des miliers de personnes est en voie de disparition. Aucune alternative n'est proposée aux pêcheurs et aux personnes qui s'activent dans le secteur de la Pêche. Deux usines de déssalement avec des eaux de saumure plus de dix fois concentrée en sel déversées dans la mer tuant les poissons et détruisant la biodiversité. Des plateformes pétroliéres et gaziéres ( de St Louis au large de la Casamance en passant par le large de Rufisque) détruisant les pêcheries traditionnelles, empêchant la circulation des pirogues et rejettant leur déchets toxiques dans la mer. Trois ports( Dakar, Sendou, Ndayane) sur une distance de moins de 50 Km sur la petite côte polluant tout le littoral. Voilà le coktail qui est offert aux populations vivant sur le littoral Sénégalais. Le tourisme va aussi être impacté car avec une mer aussi pollué aucun touriste ne viendra plus se baigner dans nos eaux jadis paradisiaques. Nous avons une grande responsabilité à réflichir pour un dévéloppement harmonieux, respectant l'environnement et la vie des populations locales. Détruire l'environnement, procéder à un génocide écologique et exterminer notre identité sociale, culturelle et cultuelle n'est pas une bonne option pour un développement durable. 
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    • Auteur

      Ras

      En Avril, 2024 (14:23 PM)
      Peut être que c 'est la pêche artisinal/traditionel qui n a plus de place dans un monde moderne
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    • Auteur

      Sinthiou

      En Avril, 2024 (16:13 PM)
      Pourquoi ne pas regrouper les pêcheurs de Saint-Louis en GIES de pêche et leur octroyer les financements nécessaires pour l'achat de petits chalutiers de mer. Ainsi ils pourraient, après formation,  se livrer à des activités de pêche en haute mer pour l'approvisionnement de Saint-Louis et environs en poissons de qualité.
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  2. Auteur

    Aaaa

    En Avril, 2024 (12:16 PM)
    La menace est là, de St Louis à Dakar. C'est du très sérieux qi on y ajoute la désalinisation de l'au de mer.

     
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    Auteur

    Loi

    En Avril, 2024 (13:43 PM)
    Si les population cotiéres sont menacées,les populations d l'intérieur aussi l sont.A moins qu'on est entrain d'essayer d privilegier certaines ethnies et sacrificer d'autres
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    Auteur

    En Avril, 2024 (16:22 PM)
    Pour moi le gaz a toujours existé à St Louis,la preuve et qu'il a très longtemps encore lorsqu'on achète du poisson à St Louis pour rentrer à Dakar,après la cuisson,il y avait toujours une odeur de mazout que l'on ressentait comme s'il y a très longtemps que le gaz était exploité. Wasalam
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    Auteur

    Zal

    En Avril, 2024 (15:34 PM)
    Excellent reportage. Félicitations M. Diatta
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    Auteur

    En Mai, 2024 (22:56 PM)
    Excellent article Mr Diatta! Merci, et bonne continuation.
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