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Politique

LA CRITIQUE DE L'HISTORIEN PLACE DU 23 JUIN DANS L'HISTOIRE POLITIQUE DU SENEGAL Depuis 1801, les Sénégalais, luttent contre les abus du pouvoir.

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LA CRITIQUE DE L'HISTORIEN PLACE DU 23 JUIN DANS L'HISTOIRE POLITIQUE DU SENEGAL Depuis 1801, les Sénégalais, luttent contre les abus du pouvoir.

Au cours de la journée du 23 juin 2011, les organisations de la société civile, avec en tête, un mouvement de jeunesse particulièrement déterminé, entraînant à sa suite les organisations politiques avec qui la jonction était établie depuis les Assises nationales de Mai 2009, prirent en main la lutte contre la dérive monarchique et antidémocratique du régime. L'Assemblée nationale en session encerclée, les barricades dressées dans les rues du quartier Plateau en feu, il ne restait aux députés aucune autre alternative que le retrait du projet de loi instituant un ticket présidentiel, pour sauver leur peau. Ce fut fait ! Le pouvoir venait de vivre mi tremblement de terre politique à l'origine de dégâts incalculables. La réplique survenue le 27 juin 2011 embrasa toutes les grandes villes du pays, avec une violence décuplée, semant la panique dans les rangs du pouvoir.

Ceux qui avaient misé sur l'apathie des Sénégalais pour envisager pareille forfaiture, faisaient preuve d'une ignorance crasse de l'histoire politique du pays. La culture de la contestation et de la lutte contre les dérives de tout pouvoir, remettant en cause les acquis sociaux ou démocratiques, est chose fort ancienne au Sénégal. Rappelons juste quelques moments décisifs de la constitution de cette mémoire. 

Les acteurs qui ont pris-part aux événements du 23 juin 2011 ne savaient certainement pas qu'ils rééditaient la geste de la société civile saint-lousienne au tout début du XIXe siècle. Le 14 juillet 1789, le peuple de France monte à l’assaut de la Bastille, la célèbre prison, symbole de toutes les brutalités de l'ancien régime. Loin d'être une affaire européenne, cette montée en puissance de la voix des peuples contre les manières brutales de pouvoirs en perte de légitimité, enregistre l'immense contribution de la diaspora africaine, à travers la grande révolution haïtienne. 

En s'emparant du pouvoir, Napoléon 1er décida de mettre un terme à ce printemps des peuples, en France et dans l'empire. L'objectif était de redonner à l'exécutif un pouvoir absolu de coercition sur le peuple. Pour la colonie du Sénégal, le commis à la tâche est un certain Louis Henry Pierre Lasserre, qui prend ses quartiers en qualité de gouverneur, à Saint-Louis le 2 juillet 1801. 

Dans le Saint-Louis de cette époque, une société cosmopolite par ses multiples nationalités, langues et confessions religieuses, souffle un esprit public ouvert, tolérant et pluriel, qui se résume dans l'expression «à la mode du pays». A la pointe de la défense de cet esprit, une vibrante société civile conduite par un monde marchand métis avec ses traitants et ses signales. En dépit de son système esclavagiste, l'espace public s'y nourrit des savoirs laïcs et religieux, chrétien comme musulman, d'une érudition qui force le respect. La société civile y exprime ses pouvoirs politiques par l'élection régulière d'un maire et domine la vie économique par le contrôle d'un commerce régional dont dépendent les négociants qui ravitaillent en esclaves la partie américaine de l'empire français. 

Pour réduire au silence cette société civile jalouse de ses conquêtes démocratiques, Lasserre n'a trouvé rien de mieux que de créer, avec son clan, la Société de la Traite de la Gomme pour l'An X de la République, une compagnie quasiment dotée du monopole du commerce de la vallée. Cette remise en cause de la liberté d'entreprendre est, de suite et radicalement contestée par le monde des traitants. Le conflit atteint très vite son paroxysme, avec l'embastillement de Gabriel Pellegrin, l'une des figures de proue de la société civile. Lasserre avait déjà incarcéré, sans jugement, des notables qui avaient vaillamment défendu la ville contre les Anglais. 

La riposte est immédiate. Les traitants arment leurs employés et esclaves, neutralisent la force publique et s'emparent de la personne du gouverneur, de son épouse et de ses quelques collaborateurs. Sérieusement brutalisé, ce beau monde est embarqué dans un navire et envoyé à Gorée sous occupation britannique. L'événement a lieu dans la nuit du 23 an 24 juillet 1801! Le 23 juin 2011, rappelle à ceux qui ont oublié cet héritage que le peuple reste le véritable détenteur du pouvoir souverain. 

La contribution africaine à la lutte contre le nazisme ouvre une nouvelle ère de lutte pour l'égalité et la liberté en Afrique. 

C'est dans ce contexte que les femmes sénégalaises ont imposé la reconnaissance de leur droit électoral acquis en même temps que celui des Françaises de la Métropole. La fameuse grève des cheminots de 1947, immortalisée par Ousmane Sembène dans les «Bouts de bois de Dieu», constitue une étape importante dans la construction de ces mémoires de la lutte contre l'arbitraire. En 1958, contre le leadership politique sénégalais et ses soutiens maraboutiques, la jeunesse sénégalaise a vigoureusement manifesté son opposition au projet gaulliste de communauté franco-africaine. Les jeunes du Parti du Regroupement Africain et du Parti Africain de l'Indépendance ont été les véritables porteurs de pancartes, que des mémoires douteuses ont honteusement tenté de récupérer ces dernières années. 

En dépit de son hégémonie incontestable sur l'espace public, le pouvoir de Senghor n'a jamais réussi à réduire la totalité des espaces de protestation contre l'arbitraire et l'autoritarisme. Le mouvement étudiant a maintenu vivace l'héritage de la contestation, , avec un harcèlement ininterrompu du pouvoir. Sa jonction avec les syndicats de travailleurs dans les émeutes urbaines de mai juin 1968, a fait chanceler le pouvoir de Senghor, contraint de desserrer l'étau, avec l'ouverture démocratique des années 1970. 

Dans les années 1980, les rigueurs des programmes d'ajustement structurel et les illusions technocratiques ont complètement laminé le monde du travail et sérieusement entamé les capacités de mobilisation des forces politiques atomisées par une efficace stratégie du régime d'Abdou Diouf. Il a fallu une longue décennie de guérilla politique, avec le tournant des élections de 1988, pour faire chuter le baobab socialiste en mars 2000. Ce mouvement a été principalement porté par les jeunesses urbaines, le mouvement étudiant en tête, la presse indépendante et les syndicats autonomes des travailleurs et les partis politiques d'opposition. Jusqu'en 2011 où le mouvement associatif, avec à sa tête le collectif «Y-EN-A-MARRE», s'est positionné à l'avant-garde du combat pour la défense de la Constitution. Dans une certaine mesure, il a entraîné à sa suite les organisations politiques d'une opposition affaiblie par son atomisation et les rivalités crypto-personnelles de ses leaders d'une autre génération. 

Tirer les leçons historiques de la longue expérience de contestation des dérives autoritaires et antidémocratiques des pouvoirs, passe nécessairement par la consolidation des organisations de la société civile, en veillant à leur autonomie vis-à-vis des partis politiques. Sur ce terrain, celui de la lutte contre les dérives du pouvoir, il serait naïf de faire confiance à la classe politique dont l'horizon reste rivé sur les échéances électorales qui; pour l'écrasante majorité des politiciens, donnent accès aux postes de prédation et de pillage des ressources publiques. Sous ce rapport, la distribution des strapontins en cours sur fond de transhumance politique, constitue des signaux qui ne trompent pas. Le Sénégal n'en est pas à son premier 23 juin, et sûrement pas, à son dernier. 

 

SOURCE : L’OBS Par Ibrahima THIOUB, Professeur d’Histoire africaine moderne et contemporaine à l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar *Le titre est de la rédaction 



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