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Sunday 31 August, 2025
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Infertilité : les femmes paient le prix du silence masculin

Auteur: Yandé Diop

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L’infertilité est un enjeu de santé publique, et non une affaire exclusivement féminine. Briser les tabous, ouvrir le dialogue et changer les mentalités sont essentiels pour combattre ce fléau, non seulement sur le plan médical, mais aussi social, culturel et humain.
Au Sénégal, l’infertilité reste un sujet tabou, rarement abordé, mais dont les conséquences sociales, psychologiques et économiques touchent principalement les femmes. Pourtant, cette injustice repose sur des croyances erronées, des normes socioculturelles dépassées et un manque criant d’information. Le Dr Moustapha Thiam, gynécologue-obstétricien et président de la Société sénégalaise de médecine de la reproduction (SOSEMERE), et le Dr Golamaully Sumayyah, médecin hygiéniste, partagent ce constat.
Une réalité épidémique et infectieuse
Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), une personne sur six dans le monde souffre d’infertilité, une proportion qui atteint une personne sur trois en Afrique. Le Dr Golamaully souligne que « 85 % des cas sont liés à des infections non traitées, ce qui est à la fois une mauvaise et une bonne nouvelle : mauvaise en raison de la forte prévalence, bonne car ces causes sont évitables. » Le Dr Thiam pointe du doigt des facteurs comme les infections sexuellement transmissibles (IST), les avortements non médicalisés, les accouchements dans de mauvaises conditions et les mycoses mal soignées, qui endommagent l’appareil reproducteur des femmes comme des hommes.
Les femmes, seules face à la stigmatisation
Malgré les évidences scientifiques, les stéréotypes persistent. « Les normes socioculturelles font croire que la femme est seule responsable de la conception », explique le Dr Golamaully. Cette perception, aggravée par la pression communautaire, expose les femmes à des critiques, des accusations de sorcellerie, voire à des violences. Le médecin dénonce également l’influence négative des médias et des récits traditionnels : « La femme n’est souvent valorisée qu’à travers la maternité. Les femmes infertiles sont absentes ou marginalisées dans les séries, les films et la publicité. » Cette culpabilisation engendre un cycle vicieux : « Le stress chronique nuit à la fertilité, mais l’infertilité elle-même génère stress, anxiété, dépression et isolement », précise-t-elle. Les relations conjugales se dégradent, les rapports sexuels deviennent mécaniques, et l’accès aux soins est retardé par la honte.
De la marginalisation à la violence
Les conséquences sociales sont dramatiques : marginalisation, rejet, exclusion des discussions familiales. « Les femmes infertiles sont perçues comme incomplètes, inutiles, voire maudites. Certaines perdent leur mari, leur foyer, ou subissent des violences physiques et psychologiques », déplore le Dr Golamaully. Ces violences accroissent le risque d’infections, aggravant encore la situation. Les mutilations génitales féminines, encore pratiquées dans certaines régions, constituent un facteur aggravant, entraînant des complications médicales à long terme.
Un fardeau économique et sociétal
Le traitement de l’infertilité est coûteux et souvent inaccessible aux femmes, qui en assument pourtant seules les frais. « Certaines sont déshéritées ou exclues de l’emploi en raison d’une prétendue "malédiction" », regrette le Dr Golamaully. Dépendantes financièrement, elles deviennent encore plus vulnérables. Les deux experts s’accordent : briser le silence est impératif. Cela passe par l’éducation, la formation et une responsabilisation des médias. « En Afrique, seules 15,1 % des jeunes femmes disposent d’informations correctes sur la fertilité », notent-ils. Les médias pourraient jouer un rôle clé en diffusant des campagnes de sensibilisation, en intégrant des représentations positives des femmes infertiles et en donnant la parole aux couples concernés. « Il faut déconstruire l’idée qu’une femme se réduit à son utérus. Elle peut être épanouie, utile et engagée, avec ou sans enfants », insiste le Dr Golamaully.
Un plaidoyer pour une approche de couple
Les deux médecins appellent à une approche conjointe. « Dans plus de 40 % des cas, l’infertilité a une cause masculine », rappelle le Dr Thiam. Pourtant, le silence des hommes occulte leur responsabilité dans le parcours de soins. Au Sénégal et dans de nombreuses sociétés africaines, la fertilité masculine est souvent confondue avec la virilité, une méprise aux conséquences dramatiques. « On peut être viril sans être fertile », clarifie le Dr Thiam.
Une croyance masculine tenace et dangereuse
Dans l’imaginaire collectif, un homme sexuellement actif et désireux de procréer est rarement perçu comme infertile. « Cette vision viriliste est erronée, injuste et dangereuse. Elle fait porter à la femme le fardeau de l’infertilité », explique le Dr Thiam. Pourtant, « dans 60 % des cas, l’homme est concerné par le diagnostic d’infertilité, seul ou avec sa partenaire ». Les troubles de la fertilité masculine peuvent résulter d’IST non traitées, de traumatismes, de troubles hormonaux, de la chaleur excessive (motos, saunas, bains chauds), de la malnutrition, du stress, des drogues ou du tabac. « Peu d’hommes acceptent de réaliser un spermogramme. Certains refusent même d’accompagner leur épouse en consultation, et beaucoup optent pour une seconde union sans avoir été testés », déplore le Dr Thiam. Cette attitude cause un double traumatisme pour les femmes, qui souffrent en silence, sont culpabilisées et souvent marginalisées dans leur foyer.
Le Dr Thiam insiste sur l’urgence d’éduquer et d’informer pour faire évoluer les mentalités. « La fertilité ne rime pas toujours avec performance sexuelle. Des examens simples peuvent éviter des années de souffrance aux couples », conclut-il.
Auteur: Yandé Diop

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