Alors que de plus en plus de villes à travers le monde intègrent des technologies de vidéosurveillance dopées à l’intelligence artificielle pour renforcer la sécurité publique, le Sénégal s’engage lui aussi dans cette voie. Mais derrière les promesses d’efficacité opérationnelle se cachent des enjeux stratégiques majeurs : souveraineté technologique, protection des données, dépendance aux fournisseurs étrangers et risques d’abus de surveillance. Dans un contexte où des acteurs internationaux souvent liés à des intérêts géopolitiques proposent des solutions clé-en-main, il devient crucial de s’interroger sur le modèle de sécurité que le pays souhaite adopter. Cet article explore les implications profondes d’un tel choix technologique, et plaide pour une approche nationale, maîtrisée, éthique et durable.
Le système de surveillance urbain constitue une infrastructure critique de sécurité nationale. Il est donc crucial pour le Sénégal de garder la maîtrise totale de cette technologie. Une dépendance excessive envers des fournisseurs étrangers pour un outil aussi sensible peut engendrer des risques de perte de souveraineté technologique. Or, à l’heure actuelle, nombre de pays africains s’appuient massivement sur des équipements et solutions importés pour leurs réseaux de télécommunications et de sécurité. Par exemple, des firmes chinoises comme Huawei ont fourni l’ossature de nombreuses infrastructures numériques en Afrique (delink-relink.de) et ont déployé des projets de Safe City dans plusieurs villes du continent, souvent financés par des prêts assortis de conditions avantageuses. Cette stratégie d’offre clé-en-main via des financements externes peut certes accélérer le déploiement, mais elle peut rendre le pays tributaire du fournisseur étranger sur le long terme. Pour le Sénégal, il s’agit d’éviter que les clefs de sa sûreté urbaine ne se retrouvent entre les mains d’entités extérieures. En garantissant une solution nationale, on prévient le risque qu’un jour, en cas de désaccord politique ou de tensions géopolitiques, l’accès à des mises à jour cruciales ou à la maintenance du système ne soit restreint ou que le système soit saboté à distance. Maîtriser la technologie en interne est un impératif de souveraineté et de résilience.
Les caméras intelligentes vont capturer en continu des données hautement sensibles – visages de citoyens, plaques de véhicules, habitudes de déplacement, etc. La question de qui stocke, analyse et accède à ces données est fondamentale. Si le projet est confié à un prestataire étranger sans contrôle local fort, il existe un risque de fuite de données vers l’extérieur ou d’utilisation non autorisée des informations collectées. La protection de ces données doit être assurée par des infrastructures souveraines (serveurs hébergés au Sénégal, idéalement dans le Datacenter national de Diamniadio) et par le respect strict des lois sur la protection des données personnelles. La Commission des Données Personnelles (CDP) sénégalaise devra être impliquée pour veiller à ce que le dispositif reste conforme au cadre légal et pour prévenir toute dérive. En 2020 déjà, des juristes soulignaient que la collecte massive d’images de citoyens pouvait se justifier pour des raisons de sécurité, à condition de rester proportionnée et confinée à l’espace public (socialnetlink.org) . Il faudra donc mettre en place des garde-fous pour s’assurer que la vie privée des citoyens soit préservée, par exemple en limitant l’accès aux données brutes, en anonymisant certaines informations après usage, et en définissant clairement les finalités de chaque traitement par l’IA. Un pilotage local par une entité nationale de confiance offrirait davantage de garanties en la matière, là où un acteur étranger pourrait être moins transparent sur ses procédés internes.
Déléguer la mise en œuvre d’un tel projet à un fournisseur étranger (par exemple Huawei, souvent cité dans ce domaine) comporte le risque d’une dépendance technologique de long terme. Sans transfert de compétences suffisant, les autorités locales pourraient se retrouver incapables de faire évoluer ou réparer le système sans faire appel à l’entreprise étrangère. Cela peut engendrer des coûts élevés (contrats de maintenance à renouveler en devises étrangères, licences logicielles annuelles, etc.) et placer le pays en situation de faiblesse stratégique. En outre, cette dépendance s’étend à la formation : on a déjà vu, lors de l’installation du Centre national de vidéosurveillance, que des policiers sénégalais ont dû être envoyés en France, en Chine et aux États-Unis pour se former à l’utilisation de ces outils de dernière génération (xibaaru.sn). Cela illustre le déficit de compétence locale sur des systèmes importés, et souligne l’importance de développer notre propre expertise pour ne plus dépendre de formations à l’étranger.
Un autre enjeu majeur est d’ordre éthique et politique. L’introduction de technologies de surveillance de pointe sans contrôles institutionnels solides peut rendre les citoyens vulnérables à une surveillance abusive (africacenter.org). Si le prestataire du système conserve un accès ou si les autorités locales utilisent la technologie sans cadre réglementaire, on peut craindre des dérives de cybersurveillance généralisée de la population, échappant au contrôle démocratique. Des cas ont été rapportés où des techniciens de multinationales ont aidé des gouvernements à espionner des opposants politiques en exploitant les outils de surveillance en place (wsj.com). Une telle situation serait doublement problématique : elle violerait les droits et libertés publiques, et elle signifierait qu’une entité étrangère possède en coulisse la capacité de surveiller des segments de la société sénégalaise sans mandat. Il est donc impératif, dès la conception du projet, de prévoir des mécanismes de contrôle et d’audit indépendants du système de vidéosurveillance intelligent. La “boîte noire” algorithmique doit rester sous supervision sénégalaise, pour s’assurer qu’aucune fonction cachée ou usage détourné ne puisse être activé à l’insu des décideurs nationaux. En clair, le Sénégal doit garder la mainmise totale sur qui est surveillé, comment, et à quelles fins, afin d’éviter que cet outil ne se transforme en arme à double tranchant dirigée contre ses propres citoyens ou ses intérêts. Compte tenu de ces enjeux, le choix stratégique de privilégier une solution nationale prend tout son sens. Il s’agit d’assurer que le Sénégal profite des avancées de l’IA en matière de sécurité tout en minimisant les risques sur le plan de la souveraineté et de la confidentialité.
Le déploiement de systèmes de vidéosurveillance intelligents représente une avancée majeure pour la sécurité urbaine, mais il ne peut se faire au détriment de la souveraineté nationale ni des droits fondamentaux des citoyens. Dans un domaine aussi sensible, confier les clés du dispositif à des acteurs étrangers sans garantie de contrôle local expose le Sénégal à des risques technologiques, économiques et politiques considérables. En misant sur une solution nationale portée par des entreprises locales compétentes , le pays peut non seulement garantir la maîtrise de ses données et de ses infrastructures critiques, mais aussi renforcer son indépendance technologique et développer des compétences locales durables. À l’heure des choix stratégiques, il ne s’agit pas seulement de sécurité, mais aussi d’autonomie, de confiance et de résilience.
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