EULEUK SIBIR A 30 ANS !
Dakar, jeudi 18 avril 1996.
Il est 7 heures du matin, et déjà, une foule compacte s’étire devant la cantine B224 du marché Sandaga.
Un attroupement inhabituel à cette heure-ci. Des regards tournés dans la même direction, une attente palpable, presque électrique. Certains sont là depuis l’aube.
Ce qu’ils attendent ? Un album. Mais pas n’importe lequel : Euleuk Sibir.
Un projet dont on parle depuis des mois, et qui cristallise toutes les attentions. Car derrière ce disque, il y a une rencontre que beaucoup pensaient impossible.
Pour comprendre l’ampleur de l’événement, il faut revenir quelques années en arrière. Au milieu des années 1990, la scène musicale sénégalaise est dominée par deux grandes formations : le Super Étoile de Dakar de Youssou Ndour et le Super Diamono d’Omar Pène. Entre les deux camps, une rivalité intense, alimentée par les fans, au point de devenir presque identitaire.
On est « You » ou « Pène », comme on est Beatles ou Rolling Stones.
Mais en coulisses, la réalité est plus nuancée. Les deux artistes se connaissent depuis 1975 et ont toujours entretenu des relations respectueuses. Un lien discret, mais solide. Et dans ce rapprochement progressif, un nom revient souvent : Banna Ndiaye, épouse d’Omar Pène, respectée et écoutée par Youssou Ndour.
C’est dans ce contexte qu’émerge l’idée d’un projet commun. La direction musicale est confiée à Habib Faye, qui pilote l’initiative dans la discrétion. Les premières réunions ont lieu dans son home-studio. Très vite, un concept clair se dessine : chaque artiste reprendra deux titres du répertoire de l’autre, auxquels s’ajouteront deux compositions inédites.
Un principe simple, mais hautement symbolique.
Côté organisation, les structures Saprom et Mediator se partagent les responsabilités. La logistique est assurée par Mady Drame, tandis que Papa Thierno Diop, dit Bondé, supervise les aspects administratifs et financiers. Le budget, estimé à 20 millions de francs CFA, témoigne de l’ambition du projet.
Habib Faye prépare ensuite une maquette précise, véritable feuille de route pour les musiciens. En amont des enregistrements, il travaille individuellement avec les membres des deux orchestres pour aligner les intentions et affiner les arrangements.
Puis, en mars 1996, tout le monde se retrouve au studio Xippi.
Pendant quatre jours, les musiciens du Super Étoile et du Super Diamono enregistrent ensemble. L’ambiance est décrite comme intense, mais surtout constructive. Chacun mesure l’importance du moment.
Parmi les témoignages marquants, celui de Papa Dembel Diop, bassiste du Super Diamono. Il évoque l’implication de Youssou Ndour, toujours présent, souvent le premier arrivé, donnant le rythme et l’exigence du travail.
Autre détail révélateur : la voix de Youssou entendue sur l’album n’était au départ qu’une voix témoin. Une prise spontanée, enregistrée en conditions simples. Mais l’interprétation est telle qu’elle sera finalement conservée comme version définitive. Comme si l’instant brut avait capturé quelque chose d’irremplaçable.
L’album s’articule autour de deux titres inédits, Euleuk Sibir et Warougar , qui portent un message clair : unité, transmission, responsabilité. Omar Pène revisite Tongo et Indépendance , tandis que Youssou Ndour s’approprie Silmakha et Ndaanan .
Les musiciens qui les accompagnent sont : Habib Faye, Fallou Galass Niang, Mbaye Dièye Faye, Pape Oumar Ngom et Ibou Cissé du Super Etoile ; Ousmane Sow, Papa Dembel Diop, Thio Mbaye et Lappa Diagne du Super Diamono. Le trio de cuivres Moustapha Fall, Ibou Konaté, Sanou Diouf est invité à se joindre à toutes ces pointures.
Au-delà des choix artistiques, c’est surtout la collaboration qui marque. Les deux chanteurs participent aux chœurs l’un de l’autre, brouillant volontairement les frontières entre leurs univers respectifs.
À sa sortie, l’accueil est immédiat.
Le public répond présent, massivement. L’événement est à la hauteur des attentes. Seules quelques réserves sont émises sur la qualité sonore, notamment des aigus légèrement saturés.
Mais l’essentiel est ailleurs.
Car au fond, Euleuk Sibir dépasse largement le cadre musical. Ce projet incarne un moment rare, où deux figures majeures choisissent de mettre de côté les rivalités pour construire quelque chose en commun. Un geste artistique, mais aussi un signal fort adressé au public. En réunissant Youssou Ndour et Omar Pène, l’album ne se contente pas de marquer son époque : il redéfinit les possibles. Et c’est sans doute pour cela qu’aujourd’hui encore, il reste gravé dans les mémoires comme bien plus qu’un simple disque.
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