[Zoom sur…] Menace terroriste à l’Est : Quand la peur gagne les foyers de Kédougou 3/3
Tandis que le cœur du Sahel s’embrase, le Sénégal, longtemps perçu comme un îlot de stabilité, surveille avec une vigilance extrême sa frontière orientale. Dans la région de Kédougou, la ruée vers l’or qui attire du monde jusqu’au confins du Sahel ainsi que la vaste et poreuse frontière avec le Mali, redessinent une nouvelle cartographie des risques. Face à la détresse des populations qui vivent la boule au ventre depuis les multiples attaques du Jnim (Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans) à quelques kilomètres de la frontière, les Forces de défense et de sécurité, sur le qui-vive permanent pour enrayer la moindre velléité, tentent de colmater cette brèche autant psychologique que territoriale.
Au bord de la rive gauche de la Falémé, la ruée vers l’or s’intensifie malgré le décret présidentiel (du 31 juillet 2024) suspendant jusqu’au 31 juillet 2027 l’exploitation du métal jaune dans un rayon de 500 mètres de cet affluent majeur du fleuve Sénégal. Le bruit des pelleteuses et des motopompes ne s'arrête jamais, en dépit de l’intense opération de démantèlement menée par les forces de défense et de sécurité (FDS) et les vagues d’arrestation. Dans le vaste département de Saraya (7433 kilomètres carrés) situé dans le couloir des trois frontières (Mali-Guinée-Sénégal), la richesse du sous-sol est certes une bénédiction qui fait courir autochtones et étrangers pour l’économie informelle qu’elle crée, mais elle aimante également l’instabilité qui sévit chez le voisin malien marquée par des attaques à main armée, une menace djihadiste persistante, entre autres.
Si aucun attentat n'a encore frappé le sol national à ce jour, il n’en demeure pas moins que la pression exercée par le JNIM dans la partie ouest du Mali avec notamment les attaques de convois de camions citernes à quelques kilomètres du Sénégal, est une réalité manifeste. À Saraya, l'inquiétude n'est plus un simple murmure, elle pèse sur chaque foyer et s’intensifie plus on s’approche de la frontière malienne. Alors que les rumeurs d'infiltrations djihadistes hantent les zones d'orpaillage, les populations qui voient les fumées du conflit malien se rapprocher de plus en plus de leurs habitations, vivent la peur au ventre. Dans le cadre de ce grand reportage consacré à la région de Kédougou, Seneweb a pu tâter le pouls de la population qui a le cœur qui bat la chamade.
L’orpaillage clandestin et la porosité de la frontière : des sources d’inquiétude
Ici, la crainte de l’hydre Djihadiste est principalement alimenté par l’anarchie autour de l’orpaillage artisanal notamment la prolifération des sites clandestins. En effet, le véritable défi sécuritaire réside dans la régulation de ce secteur moteur de l’économie Kédovin. L’exploitation artisanale de l’or dans les diouras (les sites d'orpaillage) constitue une vulnérabilité majeure en ce sens que ces zones de non-droit relative attirent des milliers de travailleurs de toute la sous-région dont la plupart pénètre le territoire national via des points d’accès non officiel, rendant le traçage des individus extrêmement difficile pour les services de renseignement. Ces derniers doivent scruter (24h/24) comme du lait sur le feu, un département (Saraya, 7433 km2) qui fait 13 fois la superficie de la région de Dakar (547 Km2).
Les incursions de groupes armés non identifiés auteurs de plusieurs braquages à main armée à Saraya dont le dernier remonte au jeudi 5 février 2026 dans la commune de Bembou, ainsi que le démantèlement -fin janvier 2021- d’une cellule dormante présumée affiliée à la Katiba Macina à Kidira, font monter d’un cran l’inquiétude des populations de Saraya qui ne dorment plus que d’un œil, selon le secrétaire général du Conseil départemental, Filato Cissokho qui a reçu Seneweb dans son bureau.
Pour lui, à Kédougou, l'enjeu sécuritaire n'est plus seulement de surveiller un point sur une carte, mais de gérer tout un écosystème où l'or, la géographie, la peur et les menaces exogènes s'entrechoquent. « La peur d’une infiltration Djihadistes est réelle chez les populations de Saraya. C’est vrai que des efforts considérables sont faits par les autorités pour renforcer la surveillance de la frontière, mais aujourd’hui c’est très facile aux voisins de traverser cette Falémé. Donc c’est une situation préoccupante pour les populations et on se dit que notre sécurité est menacée », lance-t-il. Avant d’ajouter : « les orpailleurs clandestins et les bandes armées qui pénètrent le territoire, ce sont souvent des gens qui maîtrisent la situation géographique du département et qui savent par où passer pour contourner les postes de contrôle de la police des frontières ».
Le fleuve Falémé n’est plus une barrière naturelle infranchissable
Cette porosité de la frontière est accentuée par les graves dégradations notées sur le fleuve Falémé qui subit les contrecoups de l’orpaillage. Résultat : cette barrière naturelle n’est plus infranchissable comme elle l’était auparavant puisqu’en période sèche, le niveau de l’eau est tellement bas que la traversée peut se faire à pied à certains endroits. « Des sociétés minières et des orpailleurs traditionnels qui s’activaient dans l’extraction de l’or le long de la Falémé ont participé à la destruction de ce fleuve par des dépôts de sables et de produits toxiques. Aujourd’hui, en période sèche, la traversée est très facile », confirme M. Cissokho.
Pire encore, confie-t-il: « cela favorise également le trafic de produits illicites notamment les produits chimiques (cyanure, mercure) et les explosifs utilisés dans les mines peuvent être détournés pour la fabrication d'engins explosifs improvisés. Même les armes peuvent circuler, c’est possible ». Des propos corroborés par les nombreuses attaques à main armées perpétrées sur le corridor par des bandes lourdement armées. Des actes criminels ciblés (ce sont les vendeurs d’or qui sont souvent les cibles) mais auxquels les populations font parfois les frais.
« On a souvent peur de voyager dans le département de peur de croiser les bandes armées », explique Mamadou Fadiga, secrétaire général de la Croix-Rouge du département de Saraya. Pour le moment aucun lien n’est établi entre ces coupeurs de route et le JNIM. Toutefois, force est de rappeler que pour le groupe terroriste, le contrôle des circuits de vente de l’or informel, partout au Sahel, est enjeu existentiel, puisqu’il y tire l’essentiel de ses revenus.
Un dispositif sécuritaire renforcé et rassurant
Avec la progression de cette filiale d’Al-Qaïda qui menaçait récemment de frapper le parking de gros porteurs de Kunda à 7 kilomètres de Moussala (Saraya) afin d’interrompre le ravitaillement de la capitale malienne en carburant, Kédougou est devenue le point focal des préoccupations de l’État-major. Dakar mise particulièrement sur une militarisation de proximité, une surveillance renforcée à la frontière incluant un dispositif visible et invisible, des mécanismes bilatéraux de renseignement et une coopération armée-population fluidifiée pour des signalements à temps réel.
Le dispositif est en marche et les unités (Police des frontières, unités d’élites de la Gendarmeries et de l’armée, eaux et forêts, Douanes) sont à pied d’œuvre à Moussala (frontière sénégalo-malienne) où l’équipe de Seneweb a pu constater de visu les actions rassurantes menées quotidiennement. Pour les autorités, la menace ne prend pas la forme de colonnes de pick-up armés, mais celle d’une infiltration silencieuse via les diouras.
Ainsi, face à ce risque, l’État du Sénégal a musclé son dispositif et multiplié les opérations sur le terrain. En décembre 2025, les manœuvres « Boundou » de la zone militaire numéro 4 ont mobilisé des unités d'élite pour tester la réactivité des troupes le long de la frontière. En février 2026 également plusieurs sites d'orpaillage clandestin ont été démantelés à Saraya et Moussala, menant à des dizaines d'interpellations.
La gendarmerie aussi a renforcé sa présence dans la zone avec le Groupement d'Action Rapide de Surveillance et d'Intervention (GARSI 2), la section de recherche de Kédougou et l’Escadron de surveillance et d’intervention dont les locaux seront livrés au mois de juillet conformément aux instructions du Chef de l’État Bassirou Diomaye Faye qui a visité les chantiers lors de sa tournée dans la zone orientale.
En plus du renforcement de la surveillance militaire, l’État compte restaurer sa présence partout où elle était vacante, notamment par la construction de plusieurs infrastructures. Le chef de l'État a d’ailleurs réaffirmé, lors de sa visite, le lien entre sécurité et développement.
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