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Adji Sarr - Ousmane Sonko : l’affaire taboue ou ce que révèle le cas Badara Gadiaga

Auteur: Adama NDIAYE

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L’affaire Adji Sarr-Ousmane Sonko, qui a secoué le Sénégal pendant trois ans, s’est imposée comme une plaie vive dans la conscience collective. Comparée à l’affaire Dreyfus, qui marqua l’histoire intellectuelle et politique de la France, cette crise sénégalaise, née dans l’intimité d’un salon de massage, a déchiré le pays, laissant derrière elle des morts, des destructions et un profond malaise. Si la France commémore Dreyfus comme un jalon de son histoire, au Sénégal, l’affaire Sonko-Adji Sarr s’efface peu à peu des conversations, devenue presque taboue, comme une boîte de Pandore que l’on craint de rouvrir.
Les médias, d’ordinaire si prompts à revisiter les grands événements, ont curieusement évité de marquer « l’anniversaire » de cette affaire. Ce silence, révélateur, traduit une gêne collective. L’échange récent, virulent et médiatisé, entre Badara Gadiaga et Amadou Ba, suivi des réactions du CNRA et des convocations judiciaires, illustre parfaitement ce malaise. Sur la forme, leur débat était médiocre, teinté de règlements de comptes personnels. Sur le fond, cependant, les propos de Gadiaga, qui s’est engouffré dans une brèche ouverte par Ba pour commenter crûment et de manière assez irrévérencieuse la décision de justice dans l’affaire Sonko-Adji Sarr, ne justifient ni l’intervention d’un organe de régulation ni l’immixtion de la justice.
Rappel. Le 1er juin 2023, la Chambre criminelle du Tribunal de Dakar a rendu son verdict dans l’affaire opposant Ousmane Sonko à Adji Sarr. Ousmane Sonko a été condamné à deux ans de prison ferme pour « corruption de la jeunesse », un délit prévu par l’article 324 du Code pénal sénégalais, qui sanctionne l’incitation ou la facilitation de la débauche d’une personne de moins de 21 ans – Adji Sarr ayant 20 ans au moment des faits. Il a toutefois été acquitté des accusations de viols et de menaces de mort portées par Adji Sarr. Sonko, absent lors du procès, a été jugé par contumace. Sa co-accusée, Ndèye Khady Ndiaye, propriétaire du salon de massage Sweet Beauté, a également été condamnée à deux ans de prison ferme pour « incitation à la débauche ». Les deux ont été condamnés solidairement à verser 20 millions de FCFA de dommages et intérêts à Adji Sarr, ainsi qu’une amende de 600 000 FCFA pour Sonko. Le procureur avait requis 10 ans de réclusion pour viol, ou à défaut 5 ans pour corruption de la jeunesse. Adji Sarr et Ndèye Khady Ndiaye ont fait appel de cette décision, tandis que Sonko, en raison de la contumace, n’avait pas cette possibilité. Cependant, le 14 décembre 2023, le Tribunal d’instance hors classe de Dakar a déclaré que le jugement de la Chambre criminelle était « anéanti » conformément à l’article 341 du Code de procédure pénale, rendant la condamnation caduque, bien que Sonko reste poursuivi pour viol avec présomption d’innocence.
Je comprends le désir de beaucoup de nos compatriotes de refermer cette triste parenthèse, mais cela ne pourra se faire que lorsque la vérité sera totalement dite et l’abcès crevé. Ce que n’a pas permis le procès du 23 mai 2023, marqué par l’absence d’Ousmane Sonko et de ses avocats, qui ont dénoncé un manque de garanties d’équité et de sécurité. 
Pour une vraie catharsis nationale, il faudrait ouvrir un nouveau procès dont l’équité est garantie, avec la présence de tous les protagonistes du dossier, y compris le Premier ministre Ousmane Sonko et la victime présumée, Adji Sarr. 
Récemment, j’ai suivi avec intérêt une argumentation de mon talentueux collègue Mouhamadou Diallo, qui disait en résumé que le peuple avait définitivement tranché les affaires judiciaires de M. Sonko avec le plébiscite du 24 mars 2024, un argument tout à fait valide si on le met en corrélation avec le cas de M. Trump aux États-Unis, dont l’élection a entraîné l’extinction des affaires judiciaires. Sauf que, si Sonko est l’incontestable faiseur de roi, il n’est pas le président de la République, et l’on voit bien que la légitimité populaire n’a pas dissipé le malaise et les zones d’ombre de l’affaire Adji Sarr.
Cette affaire, au-delà de ses relents scabreux, révèle les fractures profondes du Sénégal contemporain : tensions politiques, polarisation sociale et une justice souvent perçue comme instrumentalisée. Plutôt que de l’enfouir, il est temps d’oser un débat franc, sans crainte d’affronter les vérités inconfortables qu’elle expose. Un nouveau procès, équitable et transparent, pourrait être le premier pas vers une réconciliation nationale et une clarification définitive de cette affaire qui continue de hanter le Sénégal.
Auteur: Adama NDIAYE

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