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« L’écriture est un refuge et une arme douce » : Maguette Seck honore l’héritage de Mariama Bâ

Auteur: Moustapha Toumbou

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Avec son premier e-book, Chère feuille, Maguette Seck, petite-fille de l’écrivaine Mariama Bâ, ouvre une fenêtre sur un dialogue intérieur longtemps tu. Dans cet entretien accordé à Seneweb, elle revient sur les silences qui ont inspiré son recueil, les émotions enfouies, la mémoire de sa grand-mère qu’elle honore, et le rôle salvateur de l’écriture dans sa vie.
« Chère feuille, je viens à toi les mains pleines de silences », dans quel silence ce livre est-il né, et pourquoi maintenant ce besoin de le rompre ?
Ce passage reflète le moment où je me suis sentie prête à parler, à mettre des mots sur mes maux. C’est une façon d’extérioriser ce que je ressens, non pas en m’adressant à quelqu’un en particulier, mais à moi-même. Écrire, c’est graver un instant, donner forme à une émotion, qu’elle soit douce ou douloureuse. Cet e-book est né dans un silence intérieur, souvent invisible aux autres. Cette confidence que je me fais à travers la feuille m’aide à mieux vivre ce que je traverse et à comprendre les échos que ces événements suscitent en moi. Rompre ce silence aujourd’hui est un défi que je me suis lancé. Cet e-book représente le saut que je m’étais toujours refusé. Je ne cherche ni à justifier ni à faire comprendre mes émotions. Toutes les émotions sont valides, humaines, et méritent d’être vécues, quelles que soient les différences entre individus. C’est aussi un message aux futurs lecteurs : il est normal de ressentir les choses différemment, que ce soit avec intensité, flou, beauté ou obscurité. Elles forment un ensemble cohérent, légitime et humain.
Quelles vérités intimes vous ont semblé impossibles à taire, au point de les livrer au monde sous forme de « souffle » plutôt que de « cri » ?
Certaines vérités sont si profondes qu’elles pourraient me faire passer pour une personne fragile. Ce sont des vérités qu’on ne peut crier sans risquer de briser quelque chose en soi ou autour de soi – surtout quand elles touchent un entourage aimant et pur. Elles méritaient d’être déposées avec douceur, comme un souffle discret mais persistant, capable, avec le temps, d’éroder la douleur. Derrière des sourires se cachent des émotions refoulées : des adieux invisibles, des peines anciennes coincées dans l’âme, des tristesses maquillées, des blessures banalisées, l’angoisse de ne pas être comprise, et cet espoir qui survit malgré tout – car c’est souvent lui qui nous maintient. Mais je ne voulais ni heurter ni bousculer. Chère feuille n’est pas un règlement de comptes, c’est un journal d’âme. Dans la retenue, j’ai trouvé ma vérité. Le souffle, c’est parler bas sans se taire, oser dire sans imposer, écrire pour exister en douceur. Je n’ai pas crié, car ce n’était pas un appel à la secousse ; je ne cherchais pas à me faire comprendre, mais à rappeler, même dans un murmure, que tout ce qu’on vit a le droit d’exister.
Ce recueil semble être une correspondance intérieure, une conversation entre vous et vous-même. À qui s’adresse-t-il en réalité ?
Ce recueil, ce journal d’âme, est une conversation entre moi et moi-même – parfois en accord, parfois en désaccord, mais toujours moi face à moi. En le rendant public aujourd’hui, cette conversation ne m’appartient plus entièrement. Elle s’offre à ceux qui poseront les yeux dessus, qui pourront l’interpréter à leur manière, différemment, voire totalement autrement. Les lecteurs pourront refermer le livre, vaquer à leurs occupations, puis y revenir. Chère feuille est un miroir pour ceux qui ressentent intensément. Il s’adresse à tout être humain qui s’est un jour demandé pourquoi il ressentait différemment. C’est là la beauté de la diversité : percevoir le monde autrement. Entre mes lignes, peut-être lirez-vous les vôtres. Chacun est unique, et c’est cela qui rend le monde si richement varié.
Vous parlez de guérison, de jours d’ombre et de jours clairs. Peut-on dire que ce livre est une forme de thérapie personnelle ?
Oui, on peut l’affirmer sans détour. Les émotions partagées dans Chère feuille sont multiples : certaines m’appartiennent pleinement, d’autres m’ont été confiées par des amis, et quelques-unes sont nées de l’imaginaire, mais toutes sont sincères dans leur essence. Ce n’est pas toujours tout beau, tout rose. Il y a des jours « sans », et la vie est ainsi faite. Je trouve l’écriture profondément magique. Elle nous permet de créer un monde, de le façonner à notre manière, et de faire face aux complexités de l’existence, dans les beaux comme dans les mauvais moments. Pour moi, elle est un refuge.
Comment avez-vous trouvé l’équilibre pour écrire sans vous effondrer, mais sans trahir non plus vos émotions ?
J’écris quand je me sens prête à poser des mots sur mes maux. C’est une condition essentielle : je dois être en harmonie avec moi-même avant tout. Il m’est vital d’être indulgente envers celle que je vois dans le miroir. Imaginez si j’avais écrit ces pages en pleurant, brisée ? Elle m’aurait reniée. Oui, je parle bien de moi. L’écriture est une rencontre avec moi-même, mais seulement quand je suis capable de me porter. Cette lucidité douce, ce recul tendre, m’a permis de ne pas m’effondrer tout en restant sincère. Car écrire ne doit pas me détruire ; elle doit me rassembler.
À la lecture de ce prologue, on ressent une tendresse presque physique pour la feuille blanche. Quelle place occupe l’écriture dans votre vie de femme et de petite-fille de Mariama Bâ ?
La feuille blanche, ma chère et tendre feuille, comme j’aime l’appeler, est un espace sacré que j’approche avec douceur, comme on s’approche d’un silence vénéré. Je lui porte un immense respect. Elle m’écoute avant même que j’écrive, devinant mes mots dès que je penche la tête. Oui, il y a une tendresse physique, presque intime, entre elle et moi – ou entre moi et moi, si vous préférez. Dans ma vie de femme, l’écriture est un refuge, un miroir et une arme douce. Elle me permet de m’exprimer sans crier, d’exister sans m’excuser, de panser et de penser. Je suis libre de tout faire à son seuil. En tant que petite-fille de Mariama Bâ, j’écris avec la conscience d’un héritage – non pas une pression ou une comparaison, mais une continuité. Ma grand-mère est un exemple pour moi. Elle a ouvert des chemins avec sa plume ; j’y marche à mon rythme, y posant mes propres empreintes. Rome ne s’est pas faite en un jour. Écrire, c’est me rappeler que je suis vivante, et que mes silences aussi ont une voix qui cherche à s’exprimer.
Justement, que reste-t-il de l’héritage de votre grand-mère dans votre manière d’écrire ou de regarder le monde ?
Ma grand-mère, Mariama Bâ, est bien plus qu’une figure littéraire : elle est un exemple, un pilier, un phare. Une femme qui a su faire entendre sa voix dans un monde exigeant le silence des femmes. Elle écrivait avec élégance, fermeté et une humanité désarmante. Son œuvre ne m’a pas seulement légué des mots, mais une posture : écrire avec sens, observer avec justesse, et oser exprimer des émotions, même hors des cadres imposés – surtout dans certaines sociétés africaines où la douleur est presque culturelle, où l’on apprend à souffrir en silence. Ce n’est pas normal, et elle l’a dénoncé à sa manière. Ce qui reste, c’est sa lucidité : un regard droit, franc, qui ne détourne pas les yeux, même quand cela dérange. Elle écrivait avec le cœur, mais aussi avec une conscience aiguë des silences imposés aux femmes, des injustices banalisées, des blessures masquées derrière les sourires. J’ai hérité de cette volonté de dire, de témoigner, de m’exprimer librement – mais à ma façon, avec ma voix. Elle utilisait sa plume pour interroger, bousculer, éclairer ; moi aussi, j’écris pour poser des questions et donner mon avis, qui n’est pas forcément celui des autres, mais qui m’appartient. Ce qui nous relie, au-delà du sang – car elle est la mère de ma mère –, c’est cette foi profonde en la puissance des mots : non pas pour faire joli, mais pour faire vrai.
Vous évoquez des mots « enfoncés dans un trou noir sans issue ». Quelle force ou quel événement vous a poussé à les extirper de ce lieu ?
J’ai toujours eu le soutien de mes proches, familiaux et amicaux, du moins de ceux qui savaient que j’écrivais. Mais il y a une différence entre écrire en silence et oser exposer ses mots au monde. L’événement déclencheur, celui qui m’a poussée à sortir ces mots des ténèbres pour les ramener à la lumière, a été la perte de mon oncle, Ndiogou Ahmadou Diop. Il était bien plus qu’un oncle : un ami, un repère, un père. Nous parlions souvent d’écriture et de création ; je crois que nous ne nous sommes jamais vus sans aborder ces sujets. Quand il est parti, une part de moi s’est effondrée, mais une autre s’est réveillée. Je me suis juré d’aller jusqu’au bout. Ce projet, ce recueil, est un au revoir, ou plutôt une promesse que je lui avais faite. Il n’est plus là physiquement, mais dans mon cœur, il demeure. Je suis convaincue qu’il aurait été fier, mon tonton chéri. Alors je continuerai d’écrire, de m’améliorer, et de rebondir sur d’éventuelles critiques constructives. Si je peux me permettre une seule demande, c’est de prier pour le repos éternel de son âme : Ndiogou Ahmadou Diop.
Maintenant que « Chère feuille » est entre les mains du public, que souhaitez-vous que les lectrices et lecteurs emportent avec eux après avoir tourné la dernière page ?
Je veux que les lecteurs passent un bon moment et se reconnaissent, ne serait-ce que dans une phrase ou un mot. J’aimerais qu’ils se disent : « Elle a des choses à dire », et qu’ils comprennent que Chère feuille n’est qu’un petit pas humble, une invitation à puiser le courage d’aller plus loin, de faire mieux, et d’accepter d’exposer ses écrits. En tournant la page, je voudrais qu’ils emportent un fragment de mes pensées et, à leur tour, ouvrent les portes des leurs.
Auteur: Moustapha Toumbou

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