Calendar icon
Friday 06 February, 2026
Weather icon
á Dakar
Close icon
Se connecter

[Profil] Marième Sakho, l'ancienne exciseuse devenue la voix des sans-voix à l’Assemblée

Auteur: Yandé Diop

image

[Profil] Marième Sakho, l'ancienne exciseuse devenue la voix des sans-voix à l’Assemblée

À Bakel, son nom résonne encore dans les mémoires. Marième Sakho, née en 1966, matrone de profession, a longtemps été associée à une pratique aujourd’hui condamnée par la loi et la conscience collective : l’excision. Pourtant, son histoire ne se résume pas à cet héritage douloureux. Elle est aussi celle d’une femme qui a choisi de rompre avec la tradition, d’assumer ses regrets et de transformer sa trajectoire en combat public.

Issue de deux communautés où l’excision était ancrée — toucouleur par son ethnie maternelle, sarakolé par son père — Marième Sakho n’a pas seulement grandi avec cette pratique : elle l’a subie dans sa tendre enfance. Adolescente, elle accompagne sa grand-mère, exciseuse respectée dans la localité. À ses côtés, elle apprend les gestes, les étapes, les justifications. À l’époque, rien ne se discute. La tradition s’impose, silencieuse et totale.

À la mort de sa grand-mère, elle se retrouve seule à exercer. L’autre exciseuse venait de Mauritanie. Peu à peu, l’activité devient un moyen de subsistance. « C’était mon travail », confiera-t-elle plus tard, sans chercher à minimiser. Mais lorsque la loi interdisant l’excision est votée, son univers bascule. Son mari, huissier à l’Assemblée nationale, l’informe de l’interdiction. Arrêter, oui, mais comment, quand toute une vie repose sur cette pratique ?

La transition ne se fait pas sans peur ni contradictions. Discrète, elle continue quelque temps, sollicitée par des mères qui lui confient leurs filles, jusqu’au jour où les autorités locales — préfet, commissaire, commandant de brigade — la convoquent. Face à eux, elle reconnaît connaître la loi et exprime un besoin simple : un travail de substitution pour vivre dignement. Les promesses suivront, mais pas toujours les actes.

En 1999, Marième Sakho franchit un seuil décisif. En direct à la Radiodiffusion Télévision Sénégalaise (RTS), elle annonce publiquement avoir abandonné l’excision. Un geste rare, courageux, à contre-courant de l’omerta. Ce jour-là, elle ferme une porte et en ouvre une autre, plus incertaine mais plus juste.

Elle s’engage ensuite aux côtés d’organisations de lutte contre les mutilations génitales féminines. Pourtant, elle ressent vite une forme d’injustice. « L’État nous a oubliées », dira-t-elle plus tard. Les anciennes exciseuses, pourtant au cœur du système, sont rarement mises en avant dans les stratégies de sensibilisation. Alors, Marième Sakho emprunte un autre chemin : la politique.

Sous la bannière de l’Alliance pour la République, elle devient députée en 2017. À l’Assemblée nationale, son combat ne change pas. Elle plaide pour les femmes victimes d’excision et contre le mariage des enfants. Elle porte la parole là où les lois se font, mais aussi au-delà des frontières. En Espagne et en Italie, elle sensibilise la diaspora sénégalaise, alertant sur ces retours au pays où certaines fillettes sont excisées loin des regards.

Son regard sur son passé est lucide, parfois douloureux. Formée par sa grand-mère à une excision dite « maîtrisée », censée préserver le plaisir sexuel, elle mesure aujourd’hui l’ampleur du mensonge. « J’ai été matrone. J’ai vu des femmes souffrir. » Certaines se confiaient à elle, non comme exciseuse, mais comme témoin d’une douleur intime. Elle se souvient de cette femme, mère de neuf enfants, venue lui demander un jour si le plaisir sexuel existait réellement. Une question simple, tragique, révélatrice d’une vie vécue par devoir.

Les regrets sont là, profonds. « Si c’était à refaire, je ne le ferais plus jamais », affirme-t-elle sans détour. Elle reconnaît que la pratique a reculé au Sénégal, notamment grâce à la loi. Mais elle alerte sur la persistance de la clandestinité : exciseuses venues des pays frontaliers, déplacements organisés, silences entretenus.

À Bakel comme ailleurs, Marième Sakho incarne aujourd’hui une parole rare : celle d’une femme qui ne nie pas son passé, mais le transforme en levier d’engagement. Son portrait n’est ni celui d’une héroïne, ni celui d’une coupable. C’est celui d’une conscience en chemin, d’une trajectoire faite de ruptures, de remords et d’une volonté tenace de réparer.

Auteur: Yandé Diop
Publié le: Vendredi 06 Février 2026

Commentaires (1)

  • image
    mamadou dione il y a 47 minutes
    //////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////

Participer à la Discussion

Règles de la communauté :

  • Soyez courtois. Pas de messages agressifs ou insultants.
  • Pas de messages inutiles, répétitifs ou hors-sujet.
  • Pas d'attaques personnelles. Critiquez les idées, pas les personnes.
  • Contenu diffamatoire, vulgaire, violent ou sexuel interdit.
  • Pas de publicité ni de messages entièrement en MAJUSCULES.

💡 Astuce : Utilisez des emojis depuis votre téléphone ou le module emoji ci-dessous. Cliquez sur GIF pour ajouter un GIF animé. Collez un lien X/Twitter ou TikTok pour l'afficher automatiquement.