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Vendredi 01 Juin, 2018 +33
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[ Contribution ] Crise des valeurs, valeurs de développement et développement des valeurs au Sénégal

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[ Contribution ] Crise des valeurs, valeurs de développement et développement des valeurs au Sénégal
Si tout processus de développement est soutenu et sous-tendu par des valeurs déterminées, toute crise de développement, comme celle que traverse notre pays, peut être interprétée comme une crise de valeurs ; d’où l’intérêt qu’il y a à réfléchir autour du sujet ci-après : Crise des valeurs, valeurs de développement et développement des valeurs au Sénégal, mais en commençant, d’abord, par un exercice méthodique d’élucidation sémantique des concepts.

Car, à la vérité, le terme de valeur est une notion polysémique. En économie, par exemple, la valeur fait référence à la qualité d’un bien ou d’un service fondée sur son utilité, on parle alors de valeur d’usage. Lorsque cette qualité renvoie au rapport de l’offre et de la demande, on parle de valeur d’échange. Et lorsqu’elle est appréciée à l’aune de la quantité de facteurs nécessaires à sa production, on parle alors de valeur de travail.

On parle également de valeur ajoutée, qui s’analyse comme la différence entre la valeur de la production et la valeur des consommations intermédiaires nécessaires à cette fin. D’autres qualifications économiques des valeurs existent également : valeurs mobilières, valeurs financières, valeurs monétaires, valeurs disponibles, valeurs en espèces, valeurs-refuges, etc.

Mais dans un sens courant, le terme de valeur peut signifier la qualité physique ou intellectuelle d’une personne ; la qualité d’une chose digne d’estime, d’intérêt ; l’importance accordée subjectivement ou objectivement à une chose ; ce à quoi on se réfère dans le domaine esthétique ou moral : ‘Tout se passait comme si ma valeur suprême eût été la vérité’, affirme en ce sens André Malraux. C’est dire qu’on est là dans le domaine du jugement de valeur, comme jugement normatif qui énonce une appréciation, par opposition au jugement de réalité, qui se borne à constater un fait.

Mais lorsque nous parlons de crise des valeurs, cela renvoie plutôt au système de valeurs, entendu comme l’ensemble des règles de conduite, des lois jugées conformes à un idéal par une personne ou une collectivité, et auxquelles elles se réfèrent, qui nous place au cœur de l’axiologie ; de la philosophie des valeurs.

La production des valeurs semble inhérente à la nature humaine ; à cette spécificité qui caractérise l’homme d’être ‘une res cogitans’ : une substance pensante. En effet, ‘je’ est un autre moi-même qui me fait prendre conscience de mon existence. Et ce dédoublement fonctionnel de soi permet de se saisir comme sujet actif des actes que l’on pose, avant de se les représenter et de les apprécier en spectateur passif, par rapport à son propre système de valeurs. On est alors situé à un point d’intersection entre la conscience psychologique et la conscience morale.

Par ailleurs, on ne peut manquer de soulever la controverse philosophique relative aux valeurs, qui oppose les cognitivistes et les non-cognitivistes. En effet, une chose ou une situation a-t-elle de la valeur en soi : bien, beau, juste, etc., ou a-t-elle de la valeur parce qu’elle est perçue comme telle ?

Les cognitivistes soutiennent que la valeur est intrinsèque à l’objet, indépendamment du sujet qui l’appréhende, alors que pour les non-cognitivistes, la valeur est extrinsèque à l’objet, en tant qu’elle dépend de la perception du sujet qui l’appréhende, et n’existe alors qu’à travers celle-ci. Mais pour concilier et réconcilier ces deux approches, il conviendra de faire correspondre l’objet de la valeur avec le sentiment de la valeur. Cette question réglée, il s’agit également en parlant de crise des valeurs, de savoir précisément ce qu’est une crise.

On peut entendre par crise une manifestation aiguë d’un trouble physique ou moral chez une personne : crise cardiaque, crise de rhumatismes, crise d’asthme, crise d’entérite, etc. Mais ici, lorsque l’on parle de crise, il s’agit plutôt d’une période difficile dans la vie d’une personne ou d’une société ; d’une situation tendue, de l’issue de laquelle dépend le retour à un état normal. Il s’agit encore plus précisément, d’une désarticulation très profonde et marquée, entre une situation réelle vécue et des aspirations légitimes.

Mais il reste alors à savoir quelles sont les manifestations de la crise des valeurs. Au plan politique, la figure du politicien est dévaluée et discréditée. En effet, tel un logicien damné, froid calculateur égoïstement intéressé, magicien alchimiste transformant toutes sortes de métaux en l’or qu’il adore : l’or de ses propres intérêts, le politicien fait feu de tout bois, et fait fi de toute foi et de toute loi. Adepte fanatique de l’accumulation et de la redistribution particulariste, son comportement égocentré nécessite de passer au scalpel de l’analyse, l’impensé de l’impossibilité à penser le politique en termes d’intérêt général et national ; de pluralité, de diversité, de globalité et de multiterrorialité des intérêts. On semble assister à une sorte de dévoiement ploutocratique de la démocratie, et tout se passe alors comme si le pays était pris en otage par un club fermé de milliardaires et de multimillionnaires, lesquels, rêvant la vie dans une vie de rêve, ont souscrit à titre viager un contrat d’assurances multirisques, contre les aléas judiciaires et financiers, politiques, économiques et sociaux ; réussissant toujours à faire leur jeu dans le jeu, pour toujours tirer leur épingle du jeu. Comme s’il fallait être à des années lumières des préoccupations du peuple, pour mieux le divertir, tout en flattant cyniquement et narcissiquement son ego. La politique n’est plus alors un sacerdoce, car il ne s’agit plus de servir, mais de sévir pour mieux se servir, donc d’asservir. Habilement exécutée par des virtuoses de la scène, la politique devient une représentation théâtrale ; une tragi-comédie qui fait du peuple démuni, une dinde farcie.

Quant à la figure du marabout, jadis ‘soufi’ et ‘mufti’, ascète sage et savant, dévot tout à Dieu dévoué, il perd de plus en plus de sa crédibilité et de son autorité spirituelle et morale, en voulant exercer dans le domaine temporel des jeux de rôle qui travestissent son image et sa fonction, bouleversant ainsi cette catégorisation des deux amours qui firent deux cités différentes selon Saint Augustin : l’amour de soi au mépris de Dieu qui fit la cité terrestre, et l’amour de Dieu au mépris de soi, qui fit la cité céleste. Et que dire de la jeunesse, sinon qu’elle est en perte de repères, attirée par de faux modèles incarnant des anti-valeurs, impatiente de réussir bruyamment sans se risquer à trop d’efforts ; ou voulant travailler sans trouver d’emploi, voulant s’instruire et se former sans en avoir les moyens ; ne croyant plus ni en elle-même, ni en son pays, ne trouvant de solution autre que celle de s’expatrier à tout prix en Europe, au risque d’y perdre la vie. Confrontés à des situations extrêmes, beaucoup choisissent d’immoler leur dignité à l’autel de leurs besoins matériels.

Dans cette situation socio-économique de sauve-qui-peut, les parents sont débordés et désarmés, ne sachant plus à quel saint ou quel marabout se vouer, perdant de plus en plus leur autorité, quant à l’inculcation à leurs rejetons de quelque idéal de vie.

Pris dans le tourbillon de la crise, acculé par les urgences et les nécessités d’ordre alimentaire, l’intellectuel tend lui aussi à renoncer à sa mission de critique et de veille sociale, perdant de vue ainsi, que la pensée comme le dit Umberto Ecco, est une vigilance de chaque instant.

Et pourtant, une posture épistémique de réflexivité et de réflexion endogène est nécessaire à l’activité de production axiologique, de réaction et d’action pour sortir de l’ornière. Voilà qui explique, dans l’intitulé du sujet, le choix de parler de ‘valeurs de développement’ plutôt que de ‘valeurs du développement’ ? Car lorsque l’on parle de valeurs du développement, cela implique déjà qu’on donne à ces valeurs un contenu précis, en référence à un modèle de développement donné : le modèle occidental. Mais en choisissant l’expression valeurs de développement, une marge de manœuvre africaine et sénégalaise d’appréciation, de création et de réappropriation est ouverte pour adopter les valeurs pertinentes, utiles et nécessaires qui s’inspirent de modèles extérieurs de développement d’une part, et de nous inspirer d’autre part, de celles-là de nos valeurs traditionnelles, susceptibles de nous servir dans la quête du développement. Car la tradition, en tant qu’elle est ce qui est transmis, ne saurait être dévoyée par rapport à sa signification profonde pour devenir contemplation immobile et stérile de soi. Elle doit être plutôt, un ensemble de références plus ou moins stables, qui permettent d’encaisser et de digérer les inévitables ruptures liées à l’évolution politique, économique, culturelle et sociale des sociétés humaines.

Mais est-il pertinent de parler de valeurs de développement pour l’Afrique en général et le Sénégal en particulier ? En effet, peut-on parler de valeurs de développement, dès lors qu’il est à constater une dépossession de la souveraineté économique, à travers une extraversion de la production et de la consommation ? Peut-on parler de valeurs de développement, dès lors qu’il est à constater une extraversion politique et idéologique, à travers le souci constant de se faire confirmer par les idéologies étrangères, maîtres à penser et seules références légitimes et vraies ? Peut-on parler de valeurs de développement, dès lors qu’il est à constater une extraversion culturelle, à travers la négation ou la déconsidération de nos propres valeurs culturelles ? Pendant longtemps a prévalu en théorie économique, le modèle de l’’homo oeconomicus’, motivé par une rationalité utilitariste absolue, avant que le biais épistémologique de cette conception ne soit corrigé par le paradigme de l’’homo sociologicus’, qui laisse davantage de place aux motivations psychologiques, à l’influence de l’environnement ; qui met l’accent sur les rôles sociaux, dans l’interprétation des actions individuelles.

Cela étant, existerait-il en Afrique un modèle ‘sui generis’, celui de l’’homo africanus’, qui serait alors comme le dit Jean-François Bayart, d’une part un ‘homo manducans’ essentiellement mû par des intérêts égoïstes, bassement matériels et sexuels, et d’autre part, un ‘homo fugens’, un homme qui fuit, qui s’évite et qui évite d’affronter les situations auxquelles il est confronté ? Et qui, de plus, est un homme irrationnel et superstitieux.

Dès lors, quel sens peut-il y avoir alors à parler de développement des valeurs ? On pourrait penser de prime abord au droit comme moyen de production, de diffusion, de vulgarisation et de protection des valeurs, en sanctionnant positivement les comportements conformes à celles-ci, et négativement, ceux qui s’en éloignent. Mais ce serait oublier que pour être efficace, tout dispositif normatif répressif, a besoin d’être complété par un dispositif pédagogique et didactique, qui puisse agir efficacement sur les consciences : pour convaincre donc, plutôt que de contraindre sans être sûr de vaincre. C’est dire que l’inculcation des valeurs est au centre de la socialisation et de l’éducation des futurs citoyens.

Abondant dans le même sens, Christophe Grzegorczyk affirme : ‘Fonder le droit, ou tout autre ordre normatif, sur la force, c’est oublier encore une fois la liberté fondamentale de l’homme qui, pour se sentir ‘obligé’, doit ‘filtrer’ les événements extérieurs - y compris ceux provoqués par la volonté d’autrui - par ses structures axiologiques, et prendre une décision, laquelle peut être conforme ou non à cette volonté, ce dont on ne peut jamais être sûr à l’avance. Il ne faut donc jamais oublier que le devoir est lui aussi un choix.’

Le développement des valeurs est une exhortation à réfréner la conscience du ‘Moi’, celle de la réalisation immédiate des pulsions instinctuelles, au profit de l’épanouissement de la conscience du ‘Soi’, qui est celle du sage, qui ne se sent ni obligé, ni n’est ni obligé, ni n’a d’obligations, mais qui s’oblige lui-même ; il ne connaît pas le hiatus entre le désiré et le désirable. Le développement des valeurs doit être compris comme une augmentation qualitative et quantitative des motivations individuelles mues par l’intérêt collectif de réalisation du développement, entendu comme un processus continu de promotion du bien-être matériel et moral de l’homme, qui repose sur la production efficace, effective et efficiente, et la répartition équitable des richesses nationales, qui englobe donc pour dépasser l’aspect strictement économique, parce qu’il repose aussi et surtout sur l’épanouissement socio-culturel et spirituel de l’homme ; l’épanouissement de toutes ses facultés, de toutes ses virtualités en vertus, pour parler comme Léopold Sédar Senghor.

Ainsi, comme l’affirme Amadou Mahtar Mbow : ‘(…) Le développement doit avoir pour but ultime de rendre l’homme à lui-même, c’est-à-dire accordé à un espace qui magnifie son existence au lieu de la restreindre, à un temps réconcilié avec ses besoins et ses désirs, à une ville qui l’intègre au lieu de le rejeter, à une communauté devenue solidaire, à un travail qui lui confère dignité et liberté.’

A l’évidence, l’harmonisation et la synchronisation entre la politique culturelle et la politique de développement s’impose comme une nécessité impérieuse. Basile Korsou confirme cet impératif, lorsqu’il affirme : ‘[…] la politique culturelle nationale doit, en se sauvegardant, s’ouvrir à la culture universelle, adopter des moyens rationnels du développement qui doivent être harmonieusement greffés, sous peine de rejet, sur les structures d’accueil des attitudes innées, conditionnées par une longue et inconsciente sédimentation.’ Et parce que dans cette perspective il est question avant tout de former et d’informer les hommes, il y a fort à espérer, malgré l’ampleur des difficultés, malgré l’acuité et la complexité des problèmes, forts de ce qu’il n’y a de richesses que d’hommes, pour reprendre la formule de Jean Bodin.

En tout état de cause, parce que le développement est une affaire éminemment nationale, il nous appartient de le concevoir, de le théoriser et de l’exécuter, en nous inspirant à cette fin des valeurs constructives et positives qui sont les nôtres ; en nous départissant à cette fin de nos tares, de nos habitudes de légèreté, de négligence et d’insouciance, tout en nous ouvrant aux apports extérieurs, enrichissants et fécondants. Dès lors, il s’agira de spécifier doublement les valeurs de développement, à travers ce qu’elles sont et à travers ce qu’elles ne sont pas, et ensuite de répondre à la problématique de leur enracinement dans la société, tendu vers la réalisation des objectifs de développement à nous-mêmes assignés.

A la lumière de cette observation liminaire, il sera question d’articuler la réflexion autour de deux axes complémentaires : d’une part, de l’identification théorique des valeurs de développement, et d’autre part, de l’intériorisation sociologique des valeurs de développement. (A suivre)

Maurice Soudieck DIONE

Maîtrise en droit public Master II Recherche en Sciences de l’Information et de la Communication Doctorant en Science politique Iep Bordeaux Centre d’Etude d’Afrique Noire (Cean) [email protected]



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