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BUSINESS AUTOUR DES INONDATIONS : La ruée vers l'or de la misère

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BUSINESS AUTOUR DES INONDATIONS : La ruée vers l'or de la misère

Les inondations ne sont pas que malheur au sein des populations. Elles favorisent le développement de nombreuses activités assez lucratives tout autour des zones inondées de la banlieue, au grand dam des populations qui s'appauvrissent davantage.


Le malheur des uns fait le bonheur des autres. Cet adage est une réalité dans les quartiers populeux de la banlieue de Dakar, vivant depuis 2003, sans répit, les affres des inondations. Cause de dislocation de familles avec les maisons qui sont abandonnées à cause des eaux stagnantes, de l'éternelle errance des sinistrés, de maladies, bref d'une liste inépuisable de malheurs aux conséquences incommensurables pour les populations fortement éprouvées, le drame des inondations constituent pourtant un facteur générateur d'activités économiques florissantes tout autour des zones en proie aux eaux. Nombreux sont les acteurs du secteur informel qui tirent profit de la calamité que sont les inondations.
Il s'agit principalement des vendeurs de gravats, de sable de dune, du combustible pour faire marcher des pompes, de bottes, d'eau de Javel, des moustiquaires imprégnées etc. «Une économie de calamité» tenue par charretiers, camionneurs, agents commerciaux ou marchands ambulants, gérants de quincailleries et de boutiques.
Retrouvé au milieu de ses amis, tous membres du comité des quartiers, cadre mis en place par les jeunes pour lutter contre les inondations, Fallou Ndiaye, les bottes bien chaussées, la casquette vissée sur la tête, les mains protégées par des gants est en train de s'activer en pompant des eaux stagnantes. Ce jeune du quartier Thierno Ndiaye de la Commune d'arrondissement de Yeumbeul Nord explique avec précision comment les inondations grèvent leurs maigres économies tout en faisant l'affaire d'autres veinards. «Les inondations ! Non seulement elles nous font souffrir, mais elles constituent pour nous un facteur d'appauvrissement, à travers l'argent que nous dépensons dans les différentes actions que nous menons quotidiennement pour lutter contre les eaux», dit-il. Fallou d’ajouter : «nous perdons beaucoup d'argent dans l'achat de gravats et de sable de dune que nous mettons dans les rues et les cours des maisons conquises par les eaux stagnantes afin de les remblayer». Pour se prémunir contre les risques de maladies et d'éventuelles surprises nuisibles, indétectables sous les eaux, comme les objets tranchants, notre interlocuteur confie que la logistique constitue également un véritable gouffre à sous. «Nous sommes aussi obligés d'acheter des bottes et des gants pour nous protéger les pieds et les mains et même de l'eau de javel pour se désinfecter après chaque opération de pompage des eaux».

 

Un marché juteux pour quincailliers et charretiers
Les inondations favorisent également une forte propension à la consommation des articles de quincailleries dont les propriétaires se frottent les mains. Un business juteux pour les quincailliers établis dans les zones en proie aux eaux de pluie. Une rentabilité que ne cache pas Pape Fall, tenant son commerce près du marché Bou-bess. Tout en refusant de piper mot sur ce qu'il gagne réellement dans cette activité, il reconnaît tout de même que la vente des bottes lui rapporte bien. Notre interlocuteur est d'avis qu'aujourd'hui, «dans ces zones inondées de la banlieue de Dakar, les bottes ont fini d'intégrer la liste des marchandises de première nécessité de sa clientèle». Fall précise que «les populations viennent très souvent en acheter». «D'ailleurs, on en retrouve dans toutes les familles de la banlieue», indique-t-il. Un intérêt que notre interlocuteur trouve «compréhensible», puisque, dit-il, «comme les eaux ne bougent pas et que les populations ne peuvent pas rester cloîtrées chez elles, c'est la seule manière d'éviter d'aller vaquer à ses occupations en pataugeant pieds nus dans les eaux sales et dangereuses». Un besoin de sécurité et une crainte des maladies hydriques qui font l'affaire des quincailleries. «Pendant l'hivernage, j'augmente mes commandes de bottes auprès de mes fournisseurs, mais une fois cette période dépassée, je n'en vends presque plus», explique-t-il. Selon les populations, pour avoir une paire de bottes d'occasion, il faut débourser entre 4 000 et 5 000 francs, tandis que la neuve coûte entre 8000 et 10 000 francs. Des chaussures bien prisées par les familles qui s'en dotent pour éviter de patauger dans les eaux boueuses dangereuses. «Contrairement aux gravats, les bottes durent. Et dans chaque famille, il y a au moins 3 personnes qui en achètent et ça coûte cher. Mais pendant le même hivernage, on peut en acheter deux ou trois autres, parce qu'il y a les voisins qui les empruntent et qui, le plus souvent, déclarent les avoir perdues», nous fait comprendre Fallou Ndiaye.
Cette période de vaches grasses (le bonheur des uns faisant le malheur des autres et vice-versa) fait dire au collègue de Pape Fall, un autre quincaillier répondant au nom de Laye Sylla, qu'ils font de «très bonnes affaires avec les inondations».

 

Entre Yeumbeul et Wakhinane, la charge de gravats vaut de l'or
Encombrant pour les propriétaires immobiliers dont les maisons sont en chantier, les gravats sont sans conteste la «marchandise» la plus prisée par les populations inondées de la banlieue de Dakar. Les rares ménages qui peuvent se permettre de remblayer la devanture et autres cours de leurs maisons achètent les gravats sans hésiter. L'essentiel, c'est de se débarrasser des eaux à tout prix.
Ce qui leur revient très cher explique Fallou Ndiaye. «Le camion de gravats, nous l'achetons entre 35 000 et 40 000 F Cfa. Mais ce n'est pas tout, puisque comme les zones inondées sont difficiles d'accès en cette période d'hivernage, les camionneurs déversent leurs chargements de gravats juste quelque part dans le quartier parce que ne pouvant pas circuler dans les ruelles souffrant d'une absence totale de lotissement. Et c'est un charretier qu'on paie après, pour qu'il achemine, en plusieurs courses, les gravats à la destination finale», explique M. Ndiaye. Ces charretiers tirent eux aussi leur épingle du jeu. «La tarification qu'ils appliquent pour ces petites courses varie entre 500 et 1000 francs la charge. Ce qui fait que les opérations de remblaiement coûtent à la fin très cher aux ménages», se lamente Fallou Ndiaye, membre du comité des jeunes de Yeumbeul Nord.
«Mieux, martèle Tamsir Mbaye, rencontré au quartier Angle Mouss de Wakhinane Nimzatt, également membre du comité de son quartier, ici, les gravats sont plus prisés que l'or, parce qu'étant une denrée très rare dont tout le monde a besoin». Il souligne que l'hivernage constitue «une période faste pour les charretiers qui se font beaucoup d'argent avec le commerce de gravats». Selon notre interlocuteur, dans la situation actuelle, «la demande est même supérieure à l'offre». M. Mbaye insiste sur toute la difficulté qu'il y a pour trouver cette «marchandise dorée», considérée comme des ordures ailleurs. «Actuellement, nous voulons des gravats, mais nous n'en trouvons pas toujours», ajoute-t-il. Quoi qu'il en soit, les gravats coûtent cher. «La charge d'une charrette de gravats nous revient à 1 500 francs si c'est le charretier qui va à la recherche d'un chargement au niveau des chantiers des zones environnantes qui nous les vendent. Et elle nous revient à 1 000 francs si c'est nous-même qui avons trouvé des gravats par le canal d'une connaissance dont la maison est en construction et qui a accepté de nous les offrir gracieusement». Ce que gagnent les charretiers dans ces zones inondées, c'est sans commune mesure avec ce que les autres acteurs de l'informel en tirent.

«Le camion de gravats, nous l'achetons entre 35 000 et 40 000 F Cfa»

Moussa Sarr, un des charretiers veinards qui vit actuellement des inondations au quartier Ndiarème à Guédiawaye, explique combien la vente des gravats est lucrative. «Pendant la période des inondations, la vente de gravats constitue mon activité principale. C'est seulement en saison sèche que je transporte des bagages ou autres marchandises. Il m'arrive parfois de rentrer chez moi, le soir, avec une recette journalière de 25 000 à 30 000 francs», explique-t-il sur un ton jovial.
Quid de l'origine des gravats ? Moussa Sarr renseigne qu'au début, les charretiers les ramassaient au hasard surtout dans les nouveaux quartiers en chantier, juste devant les maisons en construction où les gens les déversaient. «Les gens étaient ainsi contents qu'on vienne les en débarrasser», se rappelle Sarr. Mais maintenant que les gravats sont devenus un bouée de sauvetage pour les habitations noyées dans les eaux de la banlieue de Dakar, les choses ont changé. «Les gens savent désormais qu'il y a de l'argent dans ces ordures, c'est pourquoi ils nous vendent les tas amassés devant leur domicile en travaux et le prix dépend du marchandage. A notre tour, une fois le marché conclu, nous faisons cap sur les zones inondées en vue de revendre nos chargements sur commande. J'avoue que ça ne traîne jamais entre nos mains, comme invendus. Parce que c'est très prisé».
Il faut signaler à ce niveau qu'une maison peut prendre entre 10 et 15 charges de charrette de gravats. Tout dépend de la superficie à remblayer dans les maisons inondées.

«Nous allons parfois jusqu'à Tivaouane Peulh pour acheter des gravats»

Une opération très coûteuse pour les populations puisqu'elle est perpétuellement renouvelée. «Il suffit juste que deux ou trois fortes pluies s'abattent sur la banlieue pour que tout ce que nous avons dépensé parte avec les eaux. Parce que les gravats vont se diluer dans l'eau et ne servent plus à grand-chose lorsqu'ils deviennent un produit effervescent. On se voit ainsi obligé d'acheter de nouveau des gravats. Ce qui nous fait perdre beaucoup d'argent tout l'hivernage durant», se plaint notre interlocuteur. Et faute de pouvoir en trouver dans la localité la plus proche avec les inondations, les populations vont parfois à la quête de la précieuse denrée. «Nous allons parfois jusqu'à Tivaouane Peulh pour acheter des gravats», narre Fallou Ndiaye.
Bien d'autres dépenses sont effectuées par les populations pour survivre dans les eaux. Il y a les produits désinfectants qu'on retrouve dans les coins de toutes les maisons. Après chaque contact avec les eaux infectes, le premier geste des inondés et de se rincer avec ce produit aseptisé. Un geste qui est même devenu machinal chez les sinistrés. «Nous ne pouvons pas évaluer le coût d'acquisition de l'eau de Javel. On ne compte d'ailleurs plus le nombre de bouteilles vides entassées dans nos maisons. Parce qu'avec les microbes avec lesquels on vit dans les eaux, le minimum, c'est de se protéger», raconte Fatou Seck, une habitante de Wakhinane Nimzatt.



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