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EXODE : Les talibés sénégalais envahissent la Mauritanie

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EXODE : Les talibés sénégalais envahissent la Mauritanie

Envoyés en terre islamique de Mauritanie par leurs parents pour assimiler le Saint Coran, les enfants talibés sénégalais sont jetés sur les voies publiques de plusieurs villes, notamment Nouakchott, Kaédi, Rosso, Nouadhibou, par les marabouts. Habillés en guenilles quelle que soit la saison, qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige, ils doivent y être des heures et des heures durant pour mendier. Une situation qui n’est pas du tout du goût des militants des droits des Enfants. Quant aux marabouts, ils se déchargent sur les parents.

Dans plusieurs villes mauritaniennes de l’intérieur, tout comme d’ailleurs à Nouakchott, les élèves coraniques, communément appelés «almoudos» en Mauritanie et «talibés» au Sénégal, sont continuellement jetés dans les rues par les maîtres coraniques juste après la prière de l’aube. Durant des heures, ils y restent pour mendier. «Après la prière de l’aube, nous devons impérativement quitter la «mahadra» (daara) pour aller mendier sur les voies publiques. Et là-bas, nous y resterons jusqu’à 22 heures», renseigne Alassane Bâ, «almoudo» de son état. Ce natif de Ndioum, âgé de 18 ans, avait à peine 6 ans quand il a foulé la terre islamique de Mauritanie pour la toute première fois. Alassane sort matinalement tous les jours pour occuper la voie publique de Nouakchott en compagnie d’autres talibés sénégalais.

Originaires d’Aéré Lao, localité sénégalaise, Adama Bâ et Assane Bâ, respectivement âgés de 13 et 14 ans, sont venus séparément dans la capitale mauritanienne en 2004. Chacun d’eux vit chez son marabout dans la commune d’El Mina. Et au menu de leur quotidien : «Apprendre et mendier» si ce n’est «Apprendre à mendier». «Une fois que le soleil se lève, aucun «almoudo» ne doit rester dans la «mahadra». Petits et grands, nous devons tous sortir pour aller à la recherche du déjeuner le matin et du dîner le soir. Qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige, nous ne devons pas du tout regagner la «mahadra» les mains vides», ont indiqué les deux mineurs talibés.

Selon nos informations, les talibés sont tenus quotidiennement à faire deux versements (matin et soir) auprès de leurs marabouts. Certains demanderaient la somme de 300 Um (600 FCfa) par talibé, dont 200 UM (400 FCfa) le matin. D’autres réclameraient au talibé de verser la somme de 200 UM, dont 130 Ouguiyas (260 FCfa) la mi-journée. D’ailleurs, comme en attestent les propos de Samba Moussa Kane, âgé de 10 ans, fils de Serigne de son état : «la plupart des talibés de mon père ont tous ou presque le même âge que moi. Pour cette raison, il ne nous exige que de verser la somme de 130 Ouguiyas à la mi-journée et 70 Um (140 FCfa) la nuit.» Et Alpha Diallo de renchérir : «Il arrive que je gagne entre 250 et 300 UM par jour. Je ne verse que le montant exigé auprès du marabout. Et je garde le reste pour un autre jour, car les jours se suivent mais les gains journaliers ne se ressemblent pas. Qu’à cela ne tienne, les marabouts veulent que nous ramenions tous les jours le même montant, c'est-à-dire la somme de 200 UM, soit 400 FCfa.»

Tolérance zéro pour les comptes en moins

Cette somme de 400 FCfa, comparée à ce que d’autres marabouts exigent de leurs talibés, peut paraître modique. Pourtant, tous les talibés n’arrivent pas à se la procurer tous les jours. Comme nul n’est censé ignorer le montant à verser, c’est la règle de «tolérance zéro» qui est appliquée à tous les élèves coraniques qui auront des comptes à rendre s’ils ne versent pas le montant exigé. «Maintes fois, mon marabout m’a rossé de coups de fouet, parce que je n’avais pas apporté la somme qu’il a  demandée à tous les talibés», a témoigné Bocar Sy, âgé de 6 ans.

Même son de cloche chez Abou Diallo : «J’ai été sauvagement bastonné plusieurs fois par mon Serigne pour n’avoir pas ramené le montant exigé au daara.» Cet originaire de Podor, âgé de 6 ans, n’a pas encaissé seulement que les coups de fouet de son marabout. La preuve de ses maux par ses mots : «Au début, je partais mendier avec les autres enfants talibés de notre daara. Et mes compagnons prenaient un malin plaisir à me faire souffrir toutes les fois que les gens me donnaient l’aumône. Pour un oui ou un non, les autres talibés, surtout les plus grands du groupe, me passaient à tabac. Certains disaient que c’était à cause de moi qu’ils n’arrivaient pas à trouver le montant fixé par le marabout. Comme eux, j’ai fini par penser qu’ils n’avaient pas tout à fait tort de me frapper.»

Témoignages accablant les marabouts

Abderrahmane Kane, âgé de 47 ans, est un ancien talibé en Mauritanie. Et le monde des «mahadras» n’a pas de secret pour lui : «De mon temps de jeune talibé à nos jours, il n’y a pas de changement dans le fonctionnement des «mahadras» en Mauritanie. Du samedi au mercredi, le quotidien des talibés est fait de la mendicité dans la rue, de l’apprentissage à la «mahadra» et pas de temps pour jouer. Les talibés n’apprenaient guère les jeudis et les vendredis. Parce que ces deux jours sont exclusivement consacrés à la mendicité pour des raisons diverses, entre autres, le jeudi est le dernier jour ouvrable en Mauritanie et le vendredi est considéré comme le jour de l’aumône. De ce fait, les «almoudos» doivent occuper le terrain ces deux jours pour être présents, à la fois, au marché, au grand carrefour et à la mosquée.» Et M. Kane de renchérir : «Deux jours entiers consacrés à la mendicité, cela voudrait dire que les marabouts accordent plus d’importance à la mendicité qu’à l’apprentissage.»

Abderrahmane Kane, éducateur social de profession, a sillonné toute la Mauritanie et a localisé quelques «mahadras» à l’intérieur du pays : «Rosso-Mauritanie, Kaédi, Boghé sont des villes sises à côté du fleuve Sénégal. Et dans ces villes mauritaniennes, on y trouve beaucoup de talibés sénégalais. Des enfants qui souffrent des coups des plus grands talibés et ceux des marabouts.» La souffrance des enfants talibés, Tabara Mbodj en sait beaucoup de choses pour avoir été très proche d’eux et en a parlé volontiers : «Les talibés vivent dans des conditions exécrables et habitent dans des logements de fortune, qui sont caractérisés par un manque criard d’eau, d’électricité et d’hygiène. Ils sont maintenus en permanence dans un état de malpropreté. Il semblerait que c’est le profit idéal pour faire pitié aux donateurs de l’aumône. Ceux qui n’apportent pas en fin de journée la somme fixée par le marabout sont soumis à des châtiments corporels.»

En fait, Tabara a grandi dans une demeure sise à quelques encablures d’un daara au quartier Socogim P. Elle avait comme compagnons de jeu les enfants talibés. Et depuis, Tabara Mbodj n’a pas coupé les ponts avec ses anciens camarades de jeu, qui continuent encore à «patauger» dans la misère, nonobstant son statut de fonctionnaire au ministère de la Culture, de la Jeunesse et des Sports. Mieux, la jeune femme a mis en place une Ong dénommée Aiser (Aide à l’insertion sociale des enfants de la rue) pour les aider à sortir de cette condition de misères.

Les marabouts rejettent la responsabilité sur les parents des talibés

Les marabouts rencontrés croient dur comme fer que les talibés doivent travailler (mendier pour apporter à manger au daara, puiser de l’eau, laver le linge sale)… D’ailleurs, ils prétextent que tous ces travaux rentrent dans le cadre de la formation du futur homme que sera le jeune talibé. Thierno Samba Bâ, marabout de son état, a défendu farouchement ses collègues : «Les parents nous envoient leurs enfants pour leur enseigner des préceptes de l’Islam. Et c’est ce que nous faisons du mieux que nous pouvons. Quant à moi, j’ai chez moi au moins une trentaine de talibés à ma charge. Je n’ai pas un travail lucratif. Et je ne suis pas non plus rémunéré mensuellement par les parents de mes élèves. Que voulez-vous que je fasse pour toutes ces bouches à ma charge ? Que j’aille voler pour les nourrir, les habiller ou quoi ? Par conséquent, je ne peux qu’envoyer mes talibés quémander auprès des personnes dans la rue. C’est l’unique solution honorable pour nous.»

Considérés à tort ou à raison comme des hommes d’Allah, les «Serignes daara» n’ont pas, comme le pensent certains, une pierre à la place du cœur. «Nous ne laissons pas les enfants occuper les rues de cette façon de gaieté de cœur. Nous le faisons parce que nous n’avons pas le choix.». Comme pour dire qu’à l’impossible nul n’est tenu.



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